samedi 12 février 2011

L'Égypte, terre de jazz.


Mon cher collègue,

L’Égypte est jazzy, je n’ai pas peur de le dire. Pour une fois, je serai plus optimiste que vous même si mes conclusions finiront par rejoindre les vôtres. En fait nous sommes les artisans d’un dilemme : nos interprétations se prononcent différemment mais elles aboutissent à une chute analogue. La raison principale de ce pessimisme achevé est que dès lors que nous envisageons de parler de politique, nous devons accepter que notre choix ait lieu entre plusieurs mauvaises décisions disponibles. La politique a ceci de particulier qu’elle nous soumet le plus souvent des mauvaises décisions parmi lesquelles nous avons à effectuer un choix courageux et volontaire.

La direction d’un État implique toujours un coefficient d’accident dans la théorie de l’agir. Je ne peux pas faire en sorte d’éviter la faute politique à partir du moment où je ne suis pas à la tête d’un régime totalitaire conduit par la pensée unique. Le peuple démocratique est une instance qui intègre plus ou moins bien les accidents de ses représentants. Moubarak, qui ne fut pas le dirigeant d’un peuple démocratique, n’a pas pu faire en sorte que les accidents de sa politique puissent s’intégrer à l’énergie de son peuple. Autrement dit, Moubarak a joué une fausse note parce que sa politique anti-démocratique était pensée comme une composition, comme une harmonie préétablie. Son public ne lui a pas pardonné plusieurs de ses déviances, et à partir du moment où Moubarak a voulu improviser, il a été chassé parce que son peuple métamorphosé en démocratie n’a guère accepté une partition dans laquelle Moubarak n’a aucune compétence. Moubarak n’est pas un musicien de jazz ; il a payé en voulant improviser parce que tout le monde s’est aperçu qu’il était incapable de diriger l’élan vital de la musique. Le peuple égyptien a chanté le scat singing et Moubarak a voulu répondre par une mise en écho dont il ne saisissait rien. Lors même que l’espace public de l’Égypte reprenait les couleurs de la vie, Moubarak s’enfermait dans l’opacité du secret décisionnaire, dévalant ainsi les souterrains mortifères de la rigidité cadavérique d’une politique menée par une pulsion de mort.

L’Égypte est jazzy parce qu’une minorité a fait valoir son droit à la vie. Dans les champs de coton du Sud des États-Unis, à une époque pas si lointaine, les travailleurs acharnés intégraient leur différence en improvisant des chants dont les maîtres ne pipaient mot. La solitude des champs devenait ainsi l’occasion d’une collectivité du chant. Le jazz se perçoit comme un art mineur d’abord et avant tout parce qu’il est la réponse d’une minorité contre une majorité excédentaire et esclavagiste. Moubarak a été expatrié de ses certitudes par le chant mineur de la révolte populaire. La démocratie s’impose là où nous ne l’attendions plus, encore que cela, en fin de compte, ne soit pas très surprenant. Le monde occidental se nourrit du sang démocratiquement versé dans la mesure où il ne possède plus les réponses à ses propres tourments. C’est peut-être l’indice d’un indubitable recul démocratique dans nos pays où l’on part du principe que la démocratie est une valeur qui nous appartient depuis toujours. Je sens d’ailleurs des commentaires de plus en plus gênés dans nos sociétés industrialisées ainsi que l’aveu sous-jacent de l’impuissance impérialiste : on s’étonne de ce qu’une politique puisse avoir été renversée dans le monde arabe car nous savons que nos peuples capitalistes ont épuisé leurs forces vives dans la poursuite extrêmement harassante du fantasme monétaire propre à tout aspirant épargnant. L’accumulation des richesses personnelles fabrique de la force individuelle mais elle expulse dans le même temps la condition de possibilité d’une cohérence de groupe. Les pays capitalistes vivent dans la méfiance d’autrui parce que tout autre est perçu comme le concurrent. La concurrence commence à l’école et elle se termine dans les hôpitaux. Or je crois que la démocratie n’est pas un dû que l’on prétexte universellement ; la démocratie se teste et s’expérimente sans arrêt, ce que les pays d’Occident ne font plus dans la mesure où les erreurs à la fois individuelles et collectives sont réprouvées selon le principe du « perfect people with a perfect body» qui simplifie horriblement l’élan vital.

Pour que l’Égypte et la Tunisie restent jazzy, il leur faut se détourner des tentations occidentalistes. Nous sommes déjà les témoins de plusieurs tentatives d’inféodation de l’Occident dans le monde arabe. La télévision veut s’emparer de ces révoltes pour les faire siennes. Nous voudrions insuffler à ces peuples nouvellement constitués en forces démocratiques nos idées fallacieuses de liberté individuelle alors même qu’ils viennent d’élaborer un organe de liberté collective. Alors je vais essayer de convaincre les lecteurs des mondes arabes en finissant par leur exposer notre conception occidentale de la liberté. Comme vous, je vais développer un exemple et je laisserai à chacun le soin de se faire son propre commentaire.

Hier soir, donc, je me reposais d’une journée d’enseignement devant mon poste de télévision que j’avais pris soin de retourner – en effet, je me suis aperçu qu’en retournant le poste de télévision, je bénéficiais de la radio. J’écoutais donc le bulletin de nouvelles sur une chaîne d’informations en continu, et j’y apprenais l’heureux dénouement provisoire de l’Égypte, pensant ainsi à une allure jazzy de ce peuple soulevé. J’écoutais cela pendant environ une dizaine de minutes. Ensuite, ce fut le moment du bulletin de publicités, typique de la radio qui ne cesse de consteller les chansons avec des slogans ridicules. La première publicité vantait les mérites du serveur multimédia Free (Free.fr). Personne n’ignore que « Free » signifie « libre » en anglais. La publicité se terminait ainsi, ou à peu près en ces termes : « Avec Free, j’ai tout ce que je veux, quand je veux ». Je me disais que c’était particulièrement savoureux de nous avoir cassé les oreilles toute la soirée avec la « révolution » égyptienne pour ensuite nous passer une publicité absolument révélatrice de notre faiblesse occidentale. Pour un partisan de l’occidentalisme, la liberté consiste donc à jouir d’un accès à la télévision, assorti d’un accès téléphonique qui permet de bénéficier d’internet. Le slogan de la publicité le dit, or nous savons pertinemment que les slogans sont pensés en fonction du degré de croyance qu’on va leur apporter. Je pense sincèrement que l’Occident vit selon cette conception factice de la liberté. Ce qui fait que je pense que les peuples arabes auront une meilleure démocratie que la nôtre s’ils ne se laissent pas anesthésier localement par des sources artificielles de liberté. La vraie liberté consiste à expérimenter tandis que la fausse consiste à croire qu’on participe d’une action par la simple faculté digitale d’appuyer sur la télécommande pour changer de programme de télévision. Vous l’avez dit, rien de grand ne se fera plus en histoire tant que la télévision régnera. Je le redis ici dans une perspective hégélienne, mais ça ne change rien au problème. Relisons Hegel, et faisons-le correctement ; c’est davantage par lui que par Marx que nous pourrons éventuellement intervenir sur notre histoire occidentale.

Bien cordialement à vous,

K. Deveureux

lundi 7 février 2011

Anesthésie locale.


Mon cher ami,


Prendre la plume, en ces temps de contestation politique, devient un véritable acte de souffrance morale. Évidemment, nul n’a besoin de prononcer mot pour comprendre mon état d’esprit actuel. Il m’est assez pénible d’analyser la géopolitique de mon pays. Ces événements résonnent en moi comme une corde de violon qui vibre trop vite, émettant ainsi un son saturé difficile à supporter. Je condamne dans cette histoire la mise en scène de médias charognards qui, tels des succubes de l’humanité, se délectent du sang et de la souffrance sous le prétexte insidieux du droit à l’information. Je n’incrimine pas ici les fourmis ouvrières des médias, mais les populaces faméliques qui ne sucent que les cailloux des images sanglantes en se persuadant d'avoir compris toutes les occurrences de façon résolue.

Je suis meurtri et en colère. L’affranchissement n’est jamais simple. Notre vision des événements est toujours réductrice car elle est seulement factuelle. Nous n’avons pas suffisamment étudié les écrits d’Ibn Khaldoun ; comme lui, à la mort de notre mère patrie, nous devons nous enfermer dans nos salles d’études afin de réaliser notre propre «asabiyya ». Le décès culturel de notre pays est déjà prononcé depuis longtemps. Nous errons quelque part entre la culture musulmane, sorte d’institution cultuelle qui fait demeurer notre territoire dans un passé illusoire et utopique, puis entre la culture mondiale de l’argent qui nous entraîne sur les pas du capital, ce capital qui a perdu depuis trop longtemps son visage d’humanité. Sans évoquer notre attente perpétuelle du messie occidental, nous devons nous prosterner dans le silence, nous devons nous taire, et nous devons écouter les exemples du passé. Une fois ces trois étapes révolues, nous proposerons un schéma sociétal nouveau, débarrassé de toute jalousie capitaliste. Je parle de jalousie du capital dès l’instant où l’évolution d’une population est régie par un désir démesuré de consommation active. Ce soulèvement populaire n’est pas la conséquence de revendications sérieuses mais d’un avide besoin de consommer. La « révolution du jasmin » n'est rien de plus que le symbole des soldes chez Harrods.


Un autre point est à noter : la mise en jachère des territoires d’Afrique du Nord par un colonialisme latent a toujours été un fer de lance des états européens. Pardonnez-moi mon manque de structure, je suis confus dans mes propos car la distanciation est impossible, mon émoi se concentre comme un tsunami et il envahit toute ma clairvoyance des faits d’armes.

Est-il nécessaire de nous en remettre à un gouvernement ? Devons-nous écarter toute possibilité de démocratie dans le sens premier du terme ? Un choix est à faire. Un virage est à prendre. Le genre humain est aux prises avec ses deux principaux démons que sont la religion et le diktat. La Tunisie a fait un choix. Le régime impérialiste reste pourtant presque toujours une situation confortable. Nous n’avons pas à affronter le néant de nos vies lorsque nous nous en remettons à Dieu dans les deux sens du terme. Il ne s’agit pas ici de prendre en considération les conséquences libertaires d’une telle gouvernance mais de faire davantage un focus sur la condition des citoyens tunisiens. Il est facile de croire que notre futur réside dans la spéculation religieuse. Un Dieu part, un autre arrive. Que devons-nous en conclure ? Que l’homme ne possède aucune capacité de cohésion et d’organisation sans un « Tâghoût » ? Qu’il est nécessaire de généraliser les populations ? J’entends par «généraliser » le fait d’annihiler l’individualité au profit d’une nation ou d’une religion. L’Asabiyya a perdu de son sens dès l’instant où l’homme a cherché à généraliser la réflexion et l’intelligence. Une population ne peut pas s’en remettre totalement à une seule autorité sous le prétexte fallacieux de la cohésion.

Je défends une organisation locale, une échelle humaine, où la tentation de la dispersion par le profit est impossible. Nous devons lutter contre toute forme de holisme sociologique. Le soulèvement populaire est souvent dangereux, il mène vers une confiance aveugle dans la force du« on » que nous avons souvent dénoncée ici. Que faire avec notre pays en friche ? Proposer une « movida cultuelle » ? Dans notre temps présent, la dictature ne peut laisser place qu’à un extrémisme religieux. La nature humaine a peur du vide. Moi, au contraire, je revendique l’idée d’une société fondée sur une économie et une culturalité régionales où chaque citoyen aurait la possibilité de prendre tour à tour le rôle de décisionnaire politique et le rôle de simple citoyen. Le turn-over doit être court, pas plus d'une année ; l'organisation locale se doit d'être à taille humaine, elle se doit de connaître son prochain. Pour assurer un renouvellement des pensées, le groupe doit être mixte, il doit y avoir une hétérogénéité parfaite. Chaque membre sera contraint tous les dix ans de changer de région pendant une durée de quelques semaines afin de ne pas souffrir de l'isolement culturel. L'économie se devra d'être échelonnée sur la somme des besoins du groupe, une énergie suffisante pour tous et des taxes pour le surplus calorifique. Nous savons que le capital s’est affranchi des politiques. Nous savons que ces mêmes politiques, ne pouvant gérer le PIB de leur pays, tentent d’asservir la seule chose sur laquelle ils ont encore de l’influence, c’est-à-dire l’homme. À l’heure actuelle, il est impossible pour les pays du Maghreb de croire au rêve fou d’une égalité de société avec les pays européens. Je le réaffirme, il faut la mort de dizaines d’hommes colorés pour maintenir le train de vie d’un seul homme blanc. Que les Tunisiens, les Algériens et les Égyptiens se rassurent, l’avènement d’une autre gouvernance ne changera rien à leurs destinées miséreuses.


Acidement vôtre


K.B

samedi 22 janvier 2011

Apologie de Louis-Ferdinand Céline : révélation de la misologie qui vient.


Dans les événements que nous avons promis de commenter, permettons-nous un intermède. Il vient d’être décidé par Frédéric Mitterrand, sous l’impulsion du ressentiment de Serge Klarsfeld, le retrait de Louis-Ferdinand Céline des listes de célébrations nationales pour cette année 2011. La saveur de la phrase précédente fait qu’elle réunit trois noms propres dont au moins deux n’ont par leur place au registre de l’hommage national. En effet, nous ne célèbrerons par M. Klarsfeld dont les exigences suffisent à nous renseigner sur ses désirs trop grands. Or plus nos désirs désirent, moins il est facile de les satisfaire, à moins d’être soutenu par une métaphysique de la compassion qui se sent forcée de reconnaître à certaines confusions mentales un statut ontologique. Quant à M. Mitterrand, sa seule carrière de ministre impose d’emblée son éviction de l’excellence, lui qui introduit dans sa profession toujours un peu plus de médiocrité, comme s’il faisait un concours avec quelques-uns de ses collègues – nous l’avions associé récemment à Mme. Pécresse.

Mais nous ne célèbrerons pas Céline cette année, ou plutôt nous ne le célèbrerons que plus vigoureusement compte tenu des mascarades institutionnelles qui prétendent ne pas le faire. Le caractère officiel de cette annonce souligne quand même un pourrissement de l’État en tant que symptôme d’un public qui le constitue en principe par ses forces : sous couvert de préservation de la morale et d’objectivation répétitive du passé, l’État se met à décider de ce qu’il serait préférable de ne pas lire. Autrement dit la force du public qui fait un État est précisément en train de s’affaiblir puisque la voix d’un seul homme (M. Klarsfeld) semble s’émouvoir à la place de toutes les forces d’expression qu’on aurait pourtant aimé entendre sur la question. Quid des colloques céliniens, des chercheurs en Céline, des librairies qui vont en faire la publicité eu égard à cet anniversaire si contesté ? Nous avons refusé la consultation des premiers intéressés parce que, finalement, il apparaît qu’un intérêt assez prononcé pour les écrits de Céline semble irrémédiablement déterminé par un reliquat d’antisémitisme. En suivant cette logique imparable, on peut formuler un argument du sorite sous forme de question : à partir de combien de livres de Céline lus sommes-nous des antisémites ? C’est la question des grains de sable et du tas : combien faut-il que nous réunissions de grains de sable pour affirmer que nous sommes en présence d’un tas de sable ? Toujours est-il qu’il ne faut pas se creuser l’esprit pour à peu près évaluer le degré d’illumination qui anéantit la raison de M. Klarsfeld dans cette histoire. Et nous ne parlerons même pas de la raison de M. Mitterrand – sans aucun doute inexistante vu sa tendance au troupeau de la discursivité.

On en revient alors toujours au même point : faut-il procéder à une disjonction entre l’œuvre et la vie d’un auteur ? Apparemment non. Du moins certains auteurs bénéficient d’indulgence quand d’autres sont cloués au pilori de la morale. C’est un fait et c’est aussi un fait que la France n’aime pas beaucoup que l’on s’exprime en termes de « fait » : en ce moment, il y a incontestablement plus de considération générale pour un homme comme M. Drucker que pour un défunt comme M. Céline. Est-ce une différence de statut humain en cela que l’un est vivant quand l’autre est décédé ? Assurément pas puisque personne ne craint pour les futures obsèques de M. Drucker qui occasionneront des embolies cérébrales chez les téléspectateurs transformés en fantômes ou en zombies, au choix. M. Drucker intensifie en sa personne la faculté de présenter la sainte parole de la pensée unique, et nous appelons cette intensification un simulacre de volonté de puissance. Ainsi, même quand il s’ébroue au travers de gesticulations gênées lorsque ses collaborateurs s’affadissent de vulgarité, il est immédiatement pardonné par le decorum, c'est-à-dire par les circonstances spatio-temporelles. On peut appeler cela la « présomption de canapé rouge » ou, de manière plus transparente, l’hypocrisie qui s’avance à peine masquée. Pourtant M. Drucker est récemment l’objet d’une déchirure morale qui aide le public sagace à reconstituer la vérité d’une thèse silencieusement développée par Khalid Bouachiche tant elle dérange la bien-pensance : ce sont les détenteurs de la parole moralement assainie de la télévision qui sont probablement les plus enclins à voter pour le camp politique qu’ils dénoncent si virulemment sous le feu des projecteurs (en effet, on ne peut nier que ces bourgeois contemporains craignent qu’une jeunesse trop lucide en vienne à venir saccager leurs propriétés personnelles, ce qui ne pourrait que nous réjouir vu l’état actuel de la répartition des privilèges). Ou alors M. Drucker ne rend pas service au grand parti de gauche qu’il ne peut feindre de soutenir : ce serait un comble d’avoir dans ses rangs politiques un VIP qui a soumis son mariage si exemplaire à la « tentation ethnique et esclavagiste », pour n’évoquer que cela, et encore à mots couverts – le lecteur se fera sa propre censure s’il juge nos analogies verbales trop insultantes. C’est donc un autre fait : il existe en France des instances plus qualifiées que d’autres pour définir ce qui est bien et ce qui est mal. La judaïté, malheureusement très loin de Lévinas et de Maïmonide, est de nos jours utilisée implicitement comme vecteur d’amoindrissement des préjudices moraux – ou à l’inverse on peut clamer une certaine idée de la judaïté pour amplifier des préjudices. Dans cette logique, et indépendamment des comportements sur-policés de M. Drucker, il devient donc plus criminel d’avoir écrit de manière antisémite que d’avoir pratiqué un désolant tourisme sexuel complaisamment rapporté dans une œuvre littéraire (ceci selon le principe de non-disjonction énoncé supra). Comprenez ainsi que M. Drucker jugerait positivement de chroniquer quelques-uns des ouvrages de M. Mitterrand cependant qu’il ne pourrait faire autrement que condamner Céline puisque M. Klarsfeld vient de le reléguer au camp de concentration des auteurs proscrits... et que M. Mitterrand occupe actuellement une fonction que M. Drucker ne pourrait pas contredire puisqu'elle incarne un vaste horizon de pensée unitaire et fédératrice. La logique voudrait que ce beau et bon monde ne soit pas en possession d’œuvres céliniennes au logis familial. Le contraire nous étonnerait à peine tant l’hypocrisie entraîne les actions les plus contradictoires du moment que l’on obtient un gain de cause en lieu et place de toutes les forces publiques.

Donc M. Mitterrand, qui ne peut pas non plus porter tous les maux, vient au moins d’euthanasier l’État culturel français en acceptant d’entendre et d’acquiescer aux vociférations ridicules de M. Klarsfeld. Est-ce qu’une telle mesure est véridiquement prophylactique contre le virus de l’antisémitisme ? C’est tout l’inverse dans la mesure où l’affaiblissement du public ne peut pas l’aider à interroger avec intelligence la pensée. De telles applications étatiques donnent des arguments supplémentaires à d’autres partis, c’est tout. Le spectre du lobby continue de mûrir et il continuera de le faire dans la mesure où il devient de plus en plus difficile d’interpréter la multiplication des voix qui accusent certaines gens de dénoncer du lobbysme communautaire. Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes tout au contraire des amoureux du judaïsme. Avoir supprimé Céline pour les arguments que l’on sait, c’est avoir finalement appliqué à un « adversaire » tout ce que le vrai judaïsme n’aurait pas perdu de temps à accomplir. Dans ces conditions, l’indignation de Stéphane Hessel prend rapidement une tournure prophétique. On commence toujours par des vérités locales avant d’assister à une implosion plus catastrophique. Il eût été si intelligent de faire de la littérature comparée entre Céline et Lévinas qu’on ne se demande même pas pourquoi les professionnels de la bonne pensée n’y ont pas pensé. Ce renversement dialectique très facile, nous en convenons, illustre malgré tout l’indigence de plus en plus manifeste de ces gens qui agacent la force publique. Ainsi l’augmentation de l’antisémitisme ne passe effectivement que par toutes sortes de mésintelligences. Le pire, c’est que ces mésintelligences se veulent organisées.
K. Bouachiche, K. Deveureux

lundi 17 janvier 2011

Prolégomènes à la Tunisie, le pays qui accoucha du génie Ibn Khaldoun.


Les récents événements qui ont secoué la Tunisie ont apporté beaucoup d’images au détriment d’une analyse réelle de la situation. Le professeur Khalid Bouachiche, Tunisien d’origine et ancien enseignant à l’Université de Gabès en sociologie et en lettres arabiques, publiera bientôt un commentaire de la situation. Nous déplorons évidemment le traitement hasardeux fait par les médias du monde entier, d’où notre souhait d’apporter ici un éclairage conséquent. Les changements politiques et sociaux qui surviennent actuellement en Tunisie constituent probablement le fait majeur de ce siècle, du moins à l’échelle de notre présent. Ces changements sont d’autant plus intéressants à examiner qu’ils soutiennent plusieurs des thèses que le professeur Bouachiche a présentées tout au long de sa relation épistolaire avec son collègue le professeur Konstantinos Deveureux. Ce dernier fournira un commentaire supplémentaire de la situation tunisienne quelques jours après la publication du professeur Bouachiche. Le professeur Deveureux, agrégé de philosophie et docteur ès lettres, complètera le propos en y ajoutant les outils conceptuels de la philosophie. Nous prions donc notre lectorat de rester très attentif à l’actualité de cet espace interactif et scientifique. Nous les prions aussi par avance de diffuser autant qu’ils le pourront les discussions qui se tiendront dans notre sillage. L’espace public ne peut que retrouver la place qui était la sienne s’il accepte le jeu de l’action et de la transaction des savoirs. Les professeurs Bouachiche et Deveureux ne souhaitent rien d’autre que cela, c'est-à-dire apporter des éléments de savoir afin que ceux-ci deviennent la propriété et l’appropriation de ceux qui se mettent en position de les recevoir.

Chaleureusement,

Kigame Bouttawa, secrétaire particulière du site et chargée de communication. Thésarde sous la direction du professeur Khalid Bouachiche.

jeudi 6 janvier 2011

La résurrection de Spinoza n'aura pas lieu.


L’état du monde, maintenant diagnostiqué avec certitude comme se trouvant aux prises avec un cancer stationnaire, ne nous permet pas de nous associer aux mouvements de foule qui surdéterminent chaque début d’année. L’institutionnalisation de la joie par le truchement des computations temporelles (jour de l’An, anniversaires, commémorations sécularisées etc.) exerce sur nos personnes un rejet aussi irréversible que permanent. Nous assistons à l’effondrement d’un droit personnel à la béatitude puisque la masse nous informe des opportunités de profiter du bonheur. Mais nous ne comprenons définitivement plus en quoi le bonheur est-il encore ce qu’il est quand il se manifeste sous les tendances solidaires de l’adaptation et de la réserve collective. Il semble que l’accomplissement de soi ne puisse désormais se faire que dans l’intégration factice d’une authenticité massive où les gens ne communiquent pas entre eux. Au lieu d’un échange réel où chacun pourrait considérer les possibilités de se dépasser tout en préservant la liberté d’autrui, nous sommes entrés dans l’ère du mouvement des surfeurs anonymes : tout le monde vise la même vague. Ce calcul de l’opportunité, que nous exprimions à travers l’idée de capture temporelle, s’affiche comme rigoureusement néfaste pour l’exercice spirituellement fécond de la contemplation. L’homme contemporain souffre du syndrome fantasmatique du mathématicien : plutôt que d’isoler une chose et d’en prendre soin, il souhaite créer entre les choses des rapports définitifs qui lui sont infiniment avantageux afin de jouir en solitaire de ces connexions superficielles. Nous rappelions en substance que le couple était devenu une masturbation à deux, or cette masturbation dé-jouissive n’exprime pas autre chose que les effets pervers de la mathématique existentielle contre les avantages de la poétique de l’élan vital.

Dans le Traité de la réforme de l’entendement, Spinoza affiche la volonté de changer de vie, et il se donne à cet égard des préceptes dont la lecture attentive s’avèrerait prophylactique pour le monde contemporain qui pratique la fuite en avant plutôt que l’observation du passé sur lequel nous sommes parfois ignorants. Ce sage Juif expatrié dans les Provinces Unies avait indubitablement le sens de l’urgence existentielle. On sait qu’il avait interrompu sa remarquable Éthique pour se mettre à la rédaction du non moins remarquable Traité théologico-politique, réponse circonstanciée aux problèmes incisifs de son époque. Cette conscience du monde reflète de manière rétroactive la minable inconstance des gens actuels qui se fabriquent une telle conscience en s’asservissant au poste de télévision. La supériorité ultime de Spinoza réside probablement dans le fait qu’il est conscient que la béatitude seule ne suffit pas à atteindre la souveraineté du Bien. La béatitude est tout au plus un ascenseur collatéral vers le Bien, et il faudra y adjoindre le concours d’autres volontés qui, elles aussi, ne viseront que la suprématie de Dieu. Encore faut-il être vigilant et ne pas promptement réduire Spinoza à un curé de catéchisme : le Dieu dont il parle, qui est aussi la Substance immanente à toutes choses, se peut prendre ici en différentes manières comme l’être se dit en plusieurs doctes façons. Du moment que chacun se sera mis dans la disposition de comprendre quel est le Dieu suprême qu’il désire atteindre sans que ce désir ne se construise sur l’échafaudage du manque, alors chacun se donnera la possibilité de saisir le désir comme un excès positif en lieu et place d’un désir toujours manqué qui ne vise que le contentement subit et condamné à l’altération. Le coït est une chose propice à l’entretien du corps, cependant il est le résultat d’une tristesse une fois que les remuements de la jouissance sont passés. Combien d’hommes mariés ont-ils été heureux un mois dans leur couple avant de s’ennuyer un demi-siècle ? Ainsi Spinoza ne réprouve pas les biens factices de l’existence, il nous met juste en garde sur le fait suivant : à savoir que l’obtention facile d’un plaisir est loin de constituer la nature réelle du bien. Ces biens que sont l’argent et la richesse sont composés d’une nature incertaine ; les biens suprêmes ne sont pas moins incertains dans la mesure où leur obtention est complexe, mais ils ont au moins le mérite et la noble grandiloquence d’être certains en leur nature de suprématie.

Mais tout le spinozisme est peut-être trop faible à contenir les dérives modernes de la subjectivité humaine. Au temps des Provinces Unies, mis à part la folie de quelques religieux vindicatifs, on n’avait guère à se plaindre des divertissements. De nos jours, la prolifération des divertissements nous détourne des vraies possibilités de vie. Les mères de famille élèvent leur progéniture gâtée selon la morale de Walt Disney (retardant de ce fait une éducation sexuelle saine), les pères se marient par mimétisme en choisissant le désespoir contenu plutôt que le bonheur du creux solitaire de la vague, et les individus en général achèvent la déperdition de leur âme en s’instruisant par la télévision, cette nouvelle boîte pleine d’icones.
Le monde occidental, donc, souffre peut-être d’une condition d’impossibilité quant à son changement ou quant à la réversibilité de ses valeurs matérialistes. Si bien que le changement de vie que nous distinguons parmi ces augmentations d’égocentrismes ne peut sans doute passer que par la bravoure du suicide collectif. L’Occident, à défaut de produire de l’intelligence, se donne la mort à doses homéopathiques mais certaines. L’iconoclasme consubstantiel à la masse médiocre passe inexorablement par la suppression de soi-même. L’accroissement du taux de suicides nous rassure en ce point. Puisque la masse est incapable d’assassiner ses propres idoles, qu’elle s’assassine au moins elle-même ! C’est ce qu’elle fait à merveille en choisissant le plus apparemment facile au détriment du plus certainement meilleur.
Dans le sillage de tout ce que notre pensée a déjà écrit ici, nous continuons notre système de réjouissances personnelles en nous gargarisant d’avance des prochaines catastrophes naturelles, des prochains attentats, des futurs meurtres familiaux, toutes ces calamités providentielles pour un monde occidental devenu incapable d’intérioriser son extravagante soif déplacée de pouvoir. Mais ce manque d’intériorisation n’est jamais plus terrible que lorsqu’il se conjugue à une ignorance de l’extérieur : c’est pourquoi l’Occident sera de nouveau frappé dans son dos, et pour son plus grand bien.

Professeurs Khalid Bouachiche et Konstantinos Deveureux.

dimanche 5 décembre 2010

Des Faibles et des Forts comme distinction capitale.


Mon cher collègue,

Ces dernières semaines j’ai pris le temps de méditer votre remarquable contribution à l’élucidation du monde actuel. Vous êtes de retour sur la scène de la pensée, et beaucoup d’intellectuels s’en réjouissent alors que d’autres se remettent en position de méfiance. Mon objectif n’est pas de réfléchir votre propos à la place du lecteur, il est de le conceptualiser avec mes outils qui ne sont pas ceux de la sociologie.
Je suis d’accord avec vous pour dire que nous sommes dans une société qui répond de moins en moins par la voie discursive. La dissémination du discours profite à la violence. La médiatisation à outrance d’une information fabriquée sous le mode du « On dit » empêche l’esprit de se construire une idée précise. Les gens parlent sans connaître la question de départ. C'est-à-dire que la raréfaction du discours produit un état de connaissance brute que j’appellerai une épistémologie bestiale. Dans la mesure où nous ne savons plus nous situer synthétiquement dans les discours, nous avons perdu la sagacité du jugement au profit d’un bruit de fond. Nous avons été exclus de la maison discursive et les gens, dans leur majorité, se sont eux-mêmes mis à la porte des centres de décision. On leur fait entendre la rumeur que l’on a bien voulu diffuser, préparant déjà la suivante. Ainsi les milieux de pouvoir ont toujours une rumeur d’avance. Le peuple est l’ouvrier malade du discours cependant que les élites s’accaparent les outils spécifiques de la pensée. Nous sommes de ces élites résistantes qui donnent au troupeau une chance de vivre en dehors des principes de la conservation en dans les principes de la conversation. Le peuple doit entendre et recevoir le commandement ultime du discours actif. Sans cela, le peuple est mort, réduit à une société des coups et blessures.
En fonction des trois points décisifs sur lesquels repose votre idée d’une société qui « veut en découdre », je vais procéder à une lecture nietzschéenne en parlant des crimes que le peuple doit commettre s’il veut se donner une chance de vivre à partir d’un socle de grandes valeurs. Puisque Dieu est décédé du cancer de la pensée laïque, quelques surhommes comme nous ont su élaborer des grilles d’interprétation armées pour exister dans ce monde où les principes transcendants ont été enterrés. Nous devons comprendre que les réflexes religieux n’ont plus matière à vivre dans les couches de la vie. Les faibles vont à l’église tandis que les forts bâtissent un avenir objectif qui ne se détourne par pour autant de quelques impulsions du passé. Par conséquent je vais diviser les points de votre tripartition sociologique en parlant des faibles et des forts, ceci afin de mieux les reconnaître dans la société, ce qui devrait encourager plusieurs assassinats puisque les faibles ne sont rien d’autre que de nuisibles petits dieux stériles. Nous devons les aider à périr dans la plus pure tradition nietzschéenne, et cette grande mort s’accomplira par les fusils du concept et les mortiers de la pensée.

1/ Premièrement je reviens sur le problème de la CULTURE, ce qu’Hannah Arendt avait cru bon de saisir sous la tonalité de la crise. Ce qui distingue culturellement les faibles et les forts d’un point de vue culturel, c’est ceci : les faibles fonctionnent à partir d’un arraisonnement politique de la culture, c'est-à-dire qu’ils s’intéressent aux choses selon les valeurs qui sont supposées correspondre au parti politique de leur choix. Ce disant, et sachant que les faibles prennent refuge dans les extrémismes de tous les bords, ils ont une conception de la culture offensive. Les faibles sont certains que leurs convictions sont des certitudes, et l’on a vu les ravages que cela a pu faire depuis que madame Pécresse s’occupe des Universités, ou depuis que Frédéric Mitterrand poursuit une entreprise de médiocrité organisée. Or vous m’avez bien lu, ce qui signifie que je fais de Pécresse et de Mitterrand des extrémistes. Ils n’ont pas d’idée précise mais ils sont convaincus que c’est une bonne idée d’imposer leur vision de faibles. Qu’à cela ne tienne, les forts connaissent les avantages de reconnaître à la culture la possibilité d’un rhizome de vérités. Ainsi les forts s’enracinent dans toutes les cultures et ils en établissent ensuite un jardin d’acclimatation après avoir semé sur le sol les graines d’une connaissance ruminée sans préjugés ni certitudes. Les forts appliquent un principe de scepticisme doux parce qu’ils sont prêts à discuter de leurs connaissances. Et comme les faibles n’ont pas de connaissances exactes, ils frappent ceux qui ne se laissent pas persuader. On doit par là comprendre que le surhomme n’est pas un muscle ; le surhomme est un individu qui accepte sa singularité en même temps qu’il intègre en lui-même toutes les valeurs d’un monde nouveau où plus aucun deus ex machina ne vient dire qui est puissant ou qui est misérable. Mais la société de maintenant confond misère et puissance en tant que réfléchies sous le principe des nouvelles valeurs non transcendantes : on croit que les faibles sont les puissants et on croit que les forts sont les misérables. Inversons les valeurs, ce qui veut dire que nous sommes dans le devoir de tuer quelques grands dirigeants politiques. Je propose des camps de philosophie pour y parvenir en remplacement des colonies de vacances, trop frivoles pour inculquer aux jeunes un semblant d’action de l’esprit. Il y a du positif à savoir monter une tente, mais cela n’est pas essentiel à la survie en milieu cognitivement inhospitalier.

2/ Deuxièmement vous avez mis en évidence le problème de L’ESPACE, de la difficulté de se situer, bref de la complexité d’habiter le monde. Je parlerai moi de dépossession spatiale, certainement due à la mécompréhension du temps long de l’Histoire humaine. Dans la mesure où les faibles font des crédits pour acheter une télévision pour toutes les pièces de la maison, ils apprennent à regarder le temps en fonction du découpage télévisuel souvent brutalisant. Une minute on parle d’un produit pour nettoyer la cuvette des toilettes, l’autre minute on arrive au bulletin d’informations où l’on évoque la pénurie de médicaments en Haïti. Le faible vit dans le temps raccourci de la télévision, il croit alors que l’Histoire est un assemblage de cellules temporelles où il se passe des choses plus ou moins reliées entre elles. À l’opposé, les forts n’ont pas de télévision, et bien souvent ils ne sont pas forcément plus riches que les faibles abrutis du poste de télévision. La lecture accorde un rallongement de l’apprentissage, elle développe le sentiment de curiosité et d’exploration active lors même que la télévision amenuise ces qualités en banalisant la curiosité (par le contrôle de la télécommande) et en feintant l’exploration (par des séries de reportages en plein air). Vous comprenez donc qu’il n’y a pas pire faible que le père de famille qui détient la télécommande, choisit le film et le bulletin d’information, et patiente ensuite jusqu’à minuit pour se masturber devant une émission racoleuse pendant que la petite famille est couchée, ronflants moutons qui attendent le bélier. Les forts doivent alors falsifier les postes de télévision, ou alors mettre le feu aux grands distributeurs de ces produits néfastes. Il faut incinérer les magasins qui ressemblent à Darty, But, Boulanger et tous les autres qui s’y apparentent.

3/ Troisièmement vous avez pointé le souci de l’attachement à la FAMILLE, problème que nous avons conceptualisé par le principe de défamiliarisation. Ici, sont faibles tous ceux qui vivent chez leurs parents, offrent des cadeaux à Noël aux chômeurs de la famille, participent activement aux grands repas de fin d’année, et ainsi de suite. La famille défait le discours de la connaissance en insinuant des idées régulièrement pétainistes (Fils, travaille pour la famille qui travaille pour la patrie, la grande famille). L’ignorance et le racisme naissent le plus souvent de la famille. Peu de philosophes acceptent la vie de famille, et par extension le mariage. Nietzsche disait de ces philosophes potentiels que la vie de famille aurait fait d’eux des comiques dispensables. En quoi les forts qui savent appliquer la défamiliarisation sont presque tout le temps des philosophes, ou du moins des professeurs. Il y a un cas intéressant, c’est celui du professeur qui est né dans une famille de faibles, culturellement et spatialement (en l’occurrence, on peut imaginer un professeur dont la famille habiterait la banlieue d’une petite ville du Sud comme Antibes). Ce professeur sera haï des faibles, on voudra sûrement essayer de l’empoisonner, de lui faire porter le poids des clivages que les faibles eux-mêmes entretiennent. Si ce cas de figure devait s’avérer fréquent, je conseille aux forts de résister par tous les moyens du stoïcisme, ce qui devrait normalement provoquer des cancers généralisés chez les faibles. Le faible adore voir l’étranger s’énerver car il croit que l’étranger réagit. Donc l’étranger, entendez par là le membre de la famille déshérité des liens du sang faute de contracter la morale des faibles, ne doit en rien élever la voix contre les sangsues de la vérité que sont les faibles. La défamiliarisation passe ainsi par la domestication du silence, de la tenue de soi, ce qui forme déjà une structure d’indépendance suffisante. On peut donc être fort et cohabiter parfaitement avec sa famille de faibles, une excellente perspective pour le coup fatal bientôt porté. Pour la famille point de meurtre direct, elle finit par s’autodétruire quoi qu’il arrive.

Voilà à peu près quelles sont mes prescriptions et mes visions tardives de ce que vous avez si brillamment défriché. Le discours est une force vive qui peut même dans le silence faire reculer la violence. Se taire vaut mieux qu’entrer en querelle, et celui qui se querelle à tout venant finira par se taire bientôt en laissant la parole à ceux qui l’ont choyée en restant calmes et silencieux. Car la parole trompe ceux qui en abusent (par exemple par le lapsus), et l’on ne dira jamais assez que les forts parlent peu parce qu’ils savent tandis que les faibles parlent beaucoup de ne rien savoir, ce qui les oblige à devenir violents car il est épuisant de vouloir avoir raison sur des grands discours en ne possédant pas les arguments pour le prouver.

Bien spécifiquement vôtre, avec force et honneur,

K. Deveureux

jeudi 18 novembre 2010

Machine à découdre.


Cher Professeur,

Voilà bien longtemps que je n'avais pris la plume. Mais comme je le répète souvent à mes étudiants, le silence est nécessaire. Il permet d'entrer en communication avec la cosmogonie humaine.
Vous le savez sûrement, cher collègue, j'ai eu quelques difficultés personnelles ces temps-ci, je ne rentrerai pas dans les détails mais la mort n'est jamais de bonne compagnie. Le moment est venu pour ma personne de me remettre en route sur les chemins de la connaissance et de promouvoir la pensée corrosive et revendicatrice. Je me suis tu suffisamment longtemps pour crouler sous une masse d'informations erronées, indigestes, et d'une bêtise sans comparaison. J'en ai assez de supporter cette montée d'agressivité qui consiste non pas à revendiquer de réelles convictions mais à vouloir à tout prix en découdre avec n'importe quelle autorité.

En cette période de trouble politique, je remarque que la masse facebookienne a une faculté accrue de s'interloquer de toutes choses et de vouloir nous servir une soupe guerrière teintée de « je ne suis pas d'accord ». Il est là, on y est, nous entretenons l'objectif premier de l'humanité du 21ème siècle, à savoir «gagner». Gagner quoi ? Je vous le demande. « Avoir raison » est finalement le nirvana de la construction de soi. On est en pleine phase orgasmique lorsqu'on arrive à gagner la raison universelle, la raison incontestable, celle qui prévaut sur tout. Nos rapports changent. La faisabilité d'un dialogue n'est actuellement régie que par un critère de colère nécessaire. Le débat n'existe plus et on laisse aux gestes violents la crédibilité des bons argumentaires. Un glissement s'opère et on cherche par dessus tout à s'affirmer par la violence. Cela marque indubitablement le manque cruel de culture qui permet d'énoncer des positions militantes sans une once de domination physique. Cet exercice de joute verbale motivée par le déterminisme secret de déposer cette raison absolue sur la tête du cadavre encore fumant de son interlocuteur ne me gêne absolument pas tant que celui-ci reste dans une dynamique didactique. Dès lors que l'on soustrait cette option pédagogique de la confrontation dialectique, on récupère des conversations stériles qui ne mènent qu'au pugilat. Je regrette cette dérivation de la communication humaine. Je l'attribue bien sûr à ces médias qui ne proposent que des pensées prémâchées et qui donnent aux incultes le droit de s'exprimer.
Par ailleurs je note de plus graves accusations dans la pratique discursive. Celles-ci sont les symptômes précurseurs de la perte de notre humanité. J'évoque naturellement la notion de déni. Le déni de valeur. On arrive dans une période naturelle que l'on applique généralement au deuil. On dénigre de façon instinctive le véritable but de notre soif de conquête pour entrer dans une forme de démence. On bave de colère, on trépigne en dedans et à la moindre occasion, dès lors que l'on aperçoit une brisure dans le mur superficiel de l'identité d'autrui, on n’hésite pas à utiliser son marteau piqueur de la raison futile et gratuite pour détruire pierre par pierre cet édifice ridicule. Alors je pose cette question : pourquoi des générations entières perdent le contrôle de leur discours pour en arriver au point de rupture de la raison sous couvert d'avoir raison ? Je ne prétends pas connaître tous les tenants et les aboutissants d'un tel comportement, néanmoins j'en ai déjà esquissé quelques contours. Je vais exposer un cas pratique.

Lors de mon dernier passage en terre tunisienne, j'ai assisté à une scène particulièrement éloquente. Le contexte fut simple : trois générations de femmes se promenaient dans la rue. Quand la dernière âgée de 4 ans se mit à courir vers un landau, ravie de voir un nouveau né, le bambin se mit à secouer la poussette. La maman, assise au café, dit gentiment au petit monstre à deux pattes de ne pas s'accrocher sous peine de renverser le contenu, à savoir le bébé. Sans que je ne m'en aperçoive, le ton est monté, et ces femmes d'allure tranquille se changèrent en de véritables amazones des temps modernes. Nous pouvons pardonner aux dernières générations leur manque de repères mais la grand-mère, celle dont la sagesse doit faire jurisprudence, n'avait-elle pas mieux à faire que de disperser sa salive venimeuse agissant ainsi comme une dynamo du conflit ? Est-ce un manque d'intelligence de sa part ? Un point de rupture comportemental sous-tendu par une crise économique difficile ? Ou simplement l'envie de s'affirmer comme un chef de famille incontestable qui protège sa progéniture ? Eh bien il s'agit là d'un savant mélange des trois. Bien avant l'ère du « tout accessible », j'entends par ce terme la prolifération d'informations mondiales que déverse internet, un seul de ces trois critères qui découlent de ces trois questions se trouvait être l'axe dominant du comportement humain. Bien sûr, un turn-over existe et, suivant le moment de sa vie, l'axe dominant est changeant. La tempérance était donc de mise car il y avait toujours un autre axe pour réguler la montée et le déversement du flot d'agressivité. Ces axes, qui sont au nombre de trois, quels sont-ils ?


Le premier se trouve être la culture, ou plutôt l'éducation ou l'éveil à la différence. La télévision et son flot de programmes attardés s'est bien vite chargée de remplacer la pratique pédagogique de la conduite en société par l'exhibitionnisme outrancier, le non respect des différences et la mise en abyme de l'utilisation d'autrui comme papier hygiénique de sa propre merde éducative. Ainsi, on se retrouve essuyé de toute valeur. Le second axe relate quant à lui la difficulté de se concevoir dans un espace donné. Avec la mondialisation et une économie qui nous échappe, la construction de soi est en proie à la dilution spatiale et on se perd dans un infini territorial. Et pire encore, le terrorisme mondial a créé un sentiment de méfiance et de peur envers notre environnement immédiat. Ainsi, on se retrouve amorphe, apeuré et sans aucune conscience de son espace de vie. Le dernier axe parle de l'emprise de la cellule familiale sur la conscience de son être. Ainsi on se retrouve dépourvu du sens et du devoir de la curiosité extra-familiale. Ces trois axes d'étude comportementales ont éclaté et par là même fusionné pour créer chez l'homme ce désir irrépressible de vouloir en découdre. Plus aucune régulation n'est possible et la violence finit par s'imposer comme unique moyen de communication viable.

Je ne conclurai pas ce courrier en donnant une idée des conséquences dramatiques de cette évolution du comportement humain. Je n'ai pas envie de jouer à Nostradamus néanmoins je laisse à chacun la liberté d'émettre ses propres hypothèses. Le temps se durcit, l'avenir devient sauvage et nous serons ensevelis par une brume épaisse aux lames tranchantes.

A mon regretté amant, Césàrio Callero, artiste, saltimbanque, qui tout au long de sa vie durant à cherché à rendre à ses semblables la vie agréable.

Un K.B endeuillé