dimanche 3 avril 2011

Politiques individuelle, siamoise, et capsulaire.


Mon cher Khalid Bouachiche,


Quand je contemple la végétation qui amorce son retour printanier, je me dis, comme vous, que peu d’hommes de notre époque sont encore capables de maintenir un projet de vie aussi ferme que l’intrépidité de la sève. On présente d’ordinaire la liberté humaine comme une distinction de praxis par rapport aux mouvements naturels qui composent l’univers. Ce que je peux faire, je peux d’abord le méditer ; or la nature ne médite rien, elle accomplit le projet de son élan vital tant que nous ne l’entravons pas. La séquence causale de la nature, en ce sens, représente le principe d’un continuum dont la persévérance s’établit selon le bien-être de l’environnement. En d’autres termes, la nature ne fait rien de trop. La forme que je distingue dans le nuage n’est que l’extrapolation de mon esprit ; il se pourrait donc que ce nuage, à l’instant où il se déploie en volutes géométriques variables, signifie quelque chose que mon intellect ne pourra jamais intégrer dans sa rationalité.

La liberté humaine se présente donc comme la possibilité de mettre un terme au mouvement naturel de notre « autre », bref de toute cette pulsion vitale qui ne fréquente pas notre front, notre poitrine et notre bas-ventre. Nous pouvons construire un moulin au bord d’une rivière ; mais nous pouvons aussi empoisonner les fleurs du voisin s’il prévoit de les offrir à la femme que nous convoitons et que de toute évidence il courtise de son propre chef. Cette sédimentation de la liberté en plusieurs cellules intentionnelles d'un même genre ne cesse de se perdre en chemin. Nous ne faisons plus rien pour notre bien parce que nous supposons que faire le mal nous apportera des biens véritables. En effet, il est logique de penser que la multiplication du mal ne pourra que nous aider à mieux identifier les restes de bien ou, si l’on préfère, les ultimes aspérités du bonheur.


La démocratie représentative que vous avez critiquée fonctionne exactement selon ce schéma : je dis d’abord tout le mal que je pense des gens qui sont mes concurrents avant de réfléchir mon propos réel, lequel se fondra dans la mascarade que vous avez si bien mise en scène (autrement dit : c’est l’idée même du bonheur qui est théâtralisée par l’homme politique qui s’imagine détenir la meilleure définition hédoniste du moment). Un candidat sera charismatique à condition d’avoir puissamment dénigré ses adversaires. L’objectif d’une campagne électorale, nous le savons, c’est d’aborder les grands problèmes en les épuisant de sorte à ce que l’herbe de la discussion ne puisse plus y repousser. Ces postures irrationnelles fonctionnent d’une part parce que le charisme est un argument évanescent qu’on ne peut pas mesurer, et d’autre part parce qu’il est malsain de vouloir maîtriser les thèmes d’un débat comme jadis on espérait devenir maîtres et possesseurs de la nature. Disons que la vieille figure de Descartes n’est jamais loin, sauf qu’on l’utilise assez faiblement. Reformuler sa rationalité pour mieux chercher la vérité dans les sciences, je suis d’accord, et je le suis d’autant plus si l’on se consacre ensuite à l’adoption d’une morale provisoire qui nous permettra, entre autres, de ne pas vouloir commencer par modifier l’état du monde sans que nous ne soyons certains de bénéficier d’une raison suffisamment armée et délicate pour y parvenir.

Ramené au problème que vous mettiez en exergue, ceci nous apprend que les démocraties représentatives sont peuplées de candidats politiques qui n’ont rien compris à la nature raisonnable de l’esprit, et ceci confirme que les personnages néo-totalitaires que sont Khadafi et Gbagbo illustrent à merveille les déviations fatales d’une morale dictée par le désir d’indiquer à la nature ce qu’elle doit faire. Je pars du principe qu’une masse d’individus qui fait peuple est un petit cosmos improvisé que l’on doit prendre au sérieux. Dans ces conditions, nous ne pouvons pas exiger de la masse qu’elle suive les lubies d’un seul être – l’homme politique doit immédiatement cesser de parler selon la théorie véritative du langage où tout ce qui s’énonce existe dès lors que c’est prononcé (l'Université française a beaucoup souffert de la véritativité linguistique de Mme. Précresse).


Partant de là, nous devons impérativement lutter contre la condensation du pouvoir. Pour ce faire, je propose une démocratie représentative qui élirait non plus un président mais un groupe de présidents. L’application de cette mesure n’est pas aussi complexe qu’elle n’en a l’air. Chaque parti politique pourrait présenter par exemple un groupe de cinq personnes, en l’occurrence cinq parties formant un tout que j’appellerais « capsule présidentielle ». Idéalement, les cinq parties de la capsule fonctionneraient de manière collective mais pour les besoins du corps nécessairement autonome de la capsule présidentielle. Cinq pilotes dans un même navire, cinq âmes dans un corps cinq fois plus raisonnable en principe. À cela s’ajoute évidement des « capsules ministérielles », et puis des capsules plus restreintes – mettons un binôme pour les mairies, les conseils généraux, les députations etc.

Nous pourrions par conséquent réformer tout le système gangréné des adjoints, des secrétaires de cabinet, des conseillers politiques, bref toutes ces instances qui court-circuitent la décision en divisant la discussion en plusieurs endroits où les gens ne peuvent pas s’entendre les uns les autres puisqu’ils sont effectivement à des lieux différents. Ceci signifie deux choses : 1. Que les capsules ont le devoir de chaque fois discuter ensemble des problèmes, ne serait-ce que parce qu'une capsule incomplète cesse d'être une capsule. 2. Que les adjoints, conseillers, secrétaires particuliers etc. ont le devoir de faire eux-mêmes capsules afin de fluidifier la communication entre les voix d’un même parti. On pourrait donc parler, à terme, de conception synaptique de la représentation politique : un cerveau politique en santé composé de plusieurs capsules identifiées qui communiquement bien entre elles.


Le peuple est inquiet et je le comprends. On lui demande de voter pour un candidat de plus en plus messianique compte tenu de la fragmentation des informations - l'état actuel du monde est dans l'expectative d'une ribambelle de Jésus, et ceci pour notre plus grande calamité. Ma théorie des capsules politiques, en mettant par exemple cinq visages souriants sur une affiche électorale, a de quoi réhabiliter le processus de la démocratie représentative. Ce serait une belle façon d’appliquer le multiculturalisme que l’on juge déficient.


Outre cela, la distribution du blâme et de l’éloge n’en serait que plus appropriée. Si une mauvaise décision politique à été prise par une capsule présidentielle et/ou locale, ou autre encore, la punition s’envisage non plus selon le fantasme du lynchage électoral mais sous l’angle du débat public. Un esprit mal tourné m’objecterait que c’est de la politique siamoise. Peut-être, mais personne ne viendra me reprocher de vouloir appliquer une politique redistributive quant à la manière d’éprouver les choix des différents élus. La division de la responsabilité dans toutes les parties d’une capsule devrait en principe favoriser la prise collective de conscience, et par là même pondérer les décisions les plus farfelues. D’autre part, pourquoi est-ce qu’une décision politique en démocratie représentative semble presque toujours mauvaise ? Parce que la décision d’un seul est par essence trop inconcevable par la masse d'une population qui sait maintenant manipuler les outils communicationnels de base. La simplicité de ce constat milite d’elle-même pour l’installation du système capsulaire.


Mes salutations cordiales,


K. Deveureux.

dimanche 20 mars 2011

Au théâtre ce soir.


Mon cher ami,

Les trois coups sont donnés. Le rideau va se lever. Facebook, Twitter et les blogs en tout genre sont en coulisses. Maquillés et fardés, les politiques s’échauffent la voix. Chut ! Le spectacle électoral va commencer.

Mesdames, Messieurs, existe-t-il une politique sans représentation ?


Cette question dispose d'un double sens, ou plutôt d'un sens désormais diffus. Un homme politique au sens large du terme est un élu qui représente les convictions et les idées de ses électeurs. Ce mécanisme de la démocratie restait jusqu'à présent la garantie du bon fonctionnement d'une nation. A l'heure d'aujourd'hui, il se trouve grippé par l'évolution d'une double machinerie en parallèle de celle que nous connaissons tous, à savoir le système électoral. Quel est donc ce concept qui rend cet appareil caduc ? Ne serait-ce point là le concept du représentant commercial ? Autrement dit, le concept de l'offre et la demande.


Dès lors que l'on consomme des idées préconçues du matin au soir, il est donc bien logique de concevoir notre président ou présidente comme le garant de notre confort de consommation. Mais plus qu'un garant, plus qu'un service après vente, on considère nos politiques comme un marchand de meuble qui favorisera et rendra pérenne notre bulle inconsciente de non-culture, à savoir notre ameublement mental soldé. Il est fort navrant de constater que le système de carte de fidélité mis en place par nos politiques a pour unique but d'asservir notre désir de consommer du pouvoir électoral, tout comme on évalue quotidiennement le niveau de notre pouvoir d'achat.

Aujourd’hui la politique n’a plus aucun sens, ou du moins elle a perdu définitivement les valeurs qu’elle croyait détenir. La moralité et l’engagement sont-ils encore valables ? Le courage de ses idées est une notion que nos chefs de gouvernements ne paraissent plus posséder. Ils se laissent attendrir dès l’instant où un fait divers larmoyant émeut le pays tout entier. Et hop ! On change de direction, puis l’on suit le courant impulsé par le banc de sardines que compose l’opinion publique. Du moins c'est ce que l'on cherche à nous faire croire. L'organe marketing que sont les think tank veille aux grains.


J’ambitionne vraiment de rendre hommage à Messieurs Mouammar K et Laurent G. Leurs actions sont condamnables, j’en conviens, mais leurs attitudes féroces qui consiste à s’accrocher à leurs semblants de restes de pouvoir se formule ici comme un véritable acte de courage politique. Cet acte de bravoure n'étant valable que dans le contexte politique actuel, ou devrais-je dire dans le contexte économique du moment. Ils n'ont jamais caché leurs intentions, si méprisables soient-elles, et en cela il est appréciable de voir que ces hommes n'ont jamais porté de masque électoral. Attention, mon propos n’est pas d’affirmer qu’une politique de la dictature est une bonne chose pour une nation ; j’évoque simplement le glissement qui s’est opéré entre la politique et le théâtre.


Prenons le président des Français pour exemple. Comparez simplement sa politique en début et en fin de mandat. Je n’ai jamais vu une girouette qui tourne aussi vite. On peut compter le nombre de tours via les remaniements ministériels et autres réformes inconséquentes en tout genre. Inconséquentes, ces réformes, dans le second degré du terme. Et dans le même temps, j’admire toutefois son courage, pour le coup véritablement politique, de maintenir en poste, et même de soutenir de façon indéfectible, certains de ses sbires ayant commis quelques dérapages. Toutefois, qu’il n’en vienne pas à se demander pourquoi la Marseillaise est sans cesse conspuée par des sifflements lors des événements nationaux importants.


La politique revendique ainsi un rôle de représentation de l’Etat, tout en laissant de côté l’intégrité de l’image relative à la représentation. Je dirais qu’à l’heure actuelle on est davantage chef d’Etat sur Facebook ou Twitter qu’à l’Elysée ou à la Maison Blanche. De nos jours, la démagogie est le seul axe honnête d'une politique. Marine L.P. a compris la tendance : sa bravoure ne réside pas dans le fait de proposer une soupe de lieux communs pour amasser des soutiens potentiels, mais dans la rigueur intemporelle de ses opinions. Je l'identifie de la même façon que cette phrase : « Aucun système ne pourra donner au peuple tout le raffinement souhaitable et pourtant vous me connaissez, je ne suis pas réactionnaire », tirée du film Le Charme Discret de la Bourgeoisie, de Luis Bunuel, au moment même où le personnage de Simone demande de pardonner à Maurice le chauffeur son manque d'éducation dû à sa condition. J'apporte ainsi toute ma considération à toute ligne politique qui, dans un contexte social mouvant, sait rester sur une ligne droite d'intégrité. L'intégrité ici se définit non au sens de la morale, mais au sens de la constance.


Ainsi, je soutiens parfaitement le parti d'extrême droite français pour sa conduite intègre quand il considère le peuple comme étant incapable de sortir de son marasme constellé de miasmes d'inculture, tout comme j’apporte mon commitment à la phrase brillante de Luis B. Il existe donc bien une frivolité politique introduite par un ensemble de personnages plus burlesques les uns que les autres. La Comedia dell'Arte de notre ami Silvio B., la tragédie grecque de notre ami Jintao H., le vaudeville de notre cousin Nicolas S., toutes ces figures ré-esthétisées vont maintenant tirer leurs révérences afin que le rideau puisse enfin se baisser sur la politique-théâtre-réalité de Marine L.P.

Politiquement vôtre

K.B

samedi 12 février 2011

L'Égypte, terre de jazz.


Mon cher collègue,

L’Égypte est jazzy, je n’ai pas peur de le dire. Pour une fois, je serai plus optimiste que vous même si mes conclusions finiront par rejoindre les vôtres. En fait nous sommes les artisans d’un dilemme : nos interprétations se prononcent différemment mais elles aboutissent à une chute analogue. La raison principale de ce pessimisme achevé est que dès lors que nous envisageons de parler de politique, nous devons accepter que notre choix ait lieu entre plusieurs mauvaises décisions disponibles. La politique a ceci de particulier qu’elle nous soumet le plus souvent des mauvaises décisions parmi lesquelles nous avons à effectuer un choix courageux et volontaire.

La direction d’un État implique toujours un coefficient d’accident dans la théorie de l’agir. Je ne peux pas faire en sorte d’éviter la faute politique à partir du moment où je ne suis pas à la tête d’un régime totalitaire conduit par la pensée unique. Le peuple démocratique est une instance qui intègre plus ou moins bien les accidents de ses représentants. Moubarak, qui ne fut pas le dirigeant d’un peuple démocratique, n’a pas pu faire en sorte que les accidents de sa politique puissent s’intégrer à l’énergie de son peuple. Autrement dit, Moubarak a joué une fausse note parce que sa politique anti-démocratique était pensée comme une composition, comme une harmonie préétablie. Son public ne lui a pas pardonné plusieurs de ses déviances, et à partir du moment où Moubarak a voulu improviser, il a été chassé parce que son peuple métamorphosé en démocratie n’a guère accepté une partition dans laquelle Moubarak n’a aucune compétence. Moubarak n’est pas un musicien de jazz ; il a payé en voulant improviser parce que tout le monde s’est aperçu qu’il était incapable de diriger l’élan vital de la musique. Le peuple égyptien a chanté le scat singing et Moubarak a voulu répondre par une mise en écho dont il ne saisissait rien. Lors même que l’espace public de l’Égypte reprenait les couleurs de la vie, Moubarak s’enfermait dans l’opacité du secret décisionnaire, dévalant ainsi les souterrains mortifères de la rigidité cadavérique d’une politique menée par une pulsion de mort.

L’Égypte est jazzy parce qu’une minorité a fait valoir son droit à la vie. Dans les champs de coton du Sud des États-Unis, à une époque pas si lointaine, les travailleurs acharnés intégraient leur différence en improvisant des chants dont les maîtres ne pipaient mot. La solitude des champs devenait ainsi l’occasion d’une collectivité du chant. Le jazz se perçoit comme un art mineur d’abord et avant tout parce qu’il est la réponse d’une minorité contre une majorité excédentaire et esclavagiste. Moubarak a été expatrié de ses certitudes par le chant mineur de la révolte populaire. La démocratie s’impose là où nous ne l’attendions plus, encore que cela, en fin de compte, ne soit pas très surprenant. Le monde occidental se nourrit du sang démocratiquement versé dans la mesure où il ne possède plus les réponses à ses propres tourments. C’est peut-être l’indice d’un indubitable recul démocratique dans nos pays où l’on part du principe que la démocratie est une valeur qui nous appartient depuis toujours. Je sens d’ailleurs des commentaires de plus en plus gênés dans nos sociétés industrialisées ainsi que l’aveu sous-jacent de l’impuissance impérialiste : on s’étonne de ce qu’une politique puisse avoir été renversée dans le monde arabe car nous savons que nos peuples capitalistes ont épuisé leurs forces vives dans la poursuite extrêmement harassante du fantasme monétaire propre à tout aspirant épargnant. L’accumulation des richesses personnelles fabrique de la force individuelle mais elle expulse dans le même temps la condition de possibilité d’une cohérence de groupe. Les pays capitalistes vivent dans la méfiance d’autrui parce que tout autre est perçu comme le concurrent. La concurrence commence à l’école et elle se termine dans les hôpitaux. Or je crois que la démocratie n’est pas un dû que l’on prétexte universellement ; la démocratie se teste et s’expérimente sans arrêt, ce que les pays d’Occident ne font plus dans la mesure où les erreurs à la fois individuelles et collectives sont réprouvées selon le principe du « perfect people with a perfect body» qui simplifie horriblement l’élan vital.

Pour que l’Égypte et la Tunisie restent jazzy, il leur faut se détourner des tentations occidentalistes. Nous sommes déjà les témoins de plusieurs tentatives d’inféodation de l’Occident dans le monde arabe. La télévision veut s’emparer de ces révoltes pour les faire siennes. Nous voudrions insuffler à ces peuples nouvellement constitués en forces démocratiques nos idées fallacieuses de liberté individuelle alors même qu’ils viennent d’élaborer un organe de liberté collective. Alors je vais essayer de convaincre les lecteurs des mondes arabes en finissant par leur exposer notre conception occidentale de la liberté. Comme vous, je vais développer un exemple et je laisserai à chacun le soin de se faire son propre commentaire.

Hier soir, donc, je me reposais d’une journée d’enseignement devant mon poste de télévision que j’avais pris soin de retourner – en effet, je me suis aperçu qu’en retournant le poste de télévision, je bénéficiais de la radio. J’écoutais donc le bulletin de nouvelles sur une chaîne d’informations en continu, et j’y apprenais l’heureux dénouement provisoire de l’Égypte, pensant ainsi à une allure jazzy de ce peuple soulevé. J’écoutais cela pendant environ une dizaine de minutes. Ensuite, ce fut le moment du bulletin de publicités, typique de la radio qui ne cesse de consteller les chansons avec des slogans ridicules. La première publicité vantait les mérites du serveur multimédia Free (Free.fr). Personne n’ignore que « Free » signifie « libre » en anglais. La publicité se terminait ainsi, ou à peu près en ces termes : « Avec Free, j’ai tout ce que je veux, quand je veux ». Je me disais que c’était particulièrement savoureux de nous avoir cassé les oreilles toute la soirée avec la « révolution » égyptienne pour ensuite nous passer une publicité absolument révélatrice de notre faiblesse occidentale. Pour un partisan de l’occidentalisme, la liberté consiste donc à jouir d’un accès à la télévision, assorti d’un accès téléphonique qui permet de bénéficier d’internet. Le slogan de la publicité le dit, or nous savons pertinemment que les slogans sont pensés en fonction du degré de croyance qu’on va leur apporter. Je pense sincèrement que l’Occident vit selon cette conception factice de la liberté. Ce qui fait que je pense que les peuples arabes auront une meilleure démocratie que la nôtre s’ils ne se laissent pas anesthésier localement par des sources artificielles de liberté. La vraie liberté consiste à expérimenter tandis que la fausse consiste à croire qu’on participe d’une action par la simple faculté digitale d’appuyer sur la télécommande pour changer de programme de télévision. Vous l’avez dit, rien de grand ne se fera plus en histoire tant que la télévision régnera. Je le redis ici dans une perspective hégélienne, mais ça ne change rien au problème. Relisons Hegel, et faisons-le correctement ; c’est davantage par lui que par Marx que nous pourrons éventuellement intervenir sur notre histoire occidentale.

Bien cordialement à vous,

K. Deveureux

lundi 7 février 2011

Anesthésie locale.


Mon cher ami,


Prendre la plume, en ces temps de contestation politique, devient un véritable acte de souffrance morale. Évidemment, nul n’a besoin de prononcer mot pour comprendre mon état d’esprit actuel. Il m’est assez pénible d’analyser la géopolitique de mon pays. Ces événements résonnent en moi comme une corde de violon qui vibre trop vite, émettant ainsi un son saturé difficile à supporter. Je condamne dans cette histoire la mise en scène de médias charognards qui, tels des succubes de l’humanité, se délectent du sang et de la souffrance sous le prétexte insidieux du droit à l’information. Je n’incrimine pas ici les fourmis ouvrières des médias, mais les populaces faméliques qui ne sucent que les cailloux des images sanglantes en se persuadant d'avoir compris toutes les occurrences de façon résolue.

Je suis meurtri et en colère. L’affranchissement n’est jamais simple. Notre vision des événements est toujours réductrice car elle est seulement factuelle. Nous n’avons pas suffisamment étudié les écrits d’Ibn Khaldoun ; comme lui, à la mort de notre mère patrie, nous devons nous enfermer dans nos salles d’études afin de réaliser notre propre «asabiyya ». Le décès culturel de notre pays est déjà prononcé depuis longtemps. Nous errons quelque part entre la culture musulmane, sorte d’institution cultuelle qui fait demeurer notre territoire dans un passé illusoire et utopique, puis entre la culture mondiale de l’argent qui nous entraîne sur les pas du capital, ce capital qui a perdu depuis trop longtemps son visage d’humanité. Sans évoquer notre attente perpétuelle du messie occidental, nous devons nous prosterner dans le silence, nous devons nous taire, et nous devons écouter les exemples du passé. Une fois ces trois étapes révolues, nous proposerons un schéma sociétal nouveau, débarrassé de toute jalousie capitaliste. Je parle de jalousie du capital dès l’instant où l’évolution d’une population est régie par un désir démesuré de consommation active. Ce soulèvement populaire n’est pas la conséquence de revendications sérieuses mais d’un avide besoin de consommer. La « révolution du jasmin » n'est rien de plus que le symbole des soldes chez Harrods.


Un autre point est à noter : la mise en jachère des territoires d’Afrique du Nord par un colonialisme latent a toujours été un fer de lance des états européens. Pardonnez-moi mon manque de structure, je suis confus dans mes propos car la distanciation est impossible, mon émoi se concentre comme un tsunami et il envahit toute ma clairvoyance des faits d’armes.

Est-il nécessaire de nous en remettre à un gouvernement ? Devons-nous écarter toute possibilité de démocratie dans le sens premier du terme ? Un choix est à faire. Un virage est à prendre. Le genre humain est aux prises avec ses deux principaux démons que sont la religion et le diktat. La Tunisie a fait un choix. Le régime impérialiste reste pourtant presque toujours une situation confortable. Nous n’avons pas à affronter le néant de nos vies lorsque nous nous en remettons à Dieu dans les deux sens du terme. Il ne s’agit pas ici de prendre en considération les conséquences libertaires d’une telle gouvernance mais de faire davantage un focus sur la condition des citoyens tunisiens. Il est facile de croire que notre futur réside dans la spéculation religieuse. Un Dieu part, un autre arrive. Que devons-nous en conclure ? Que l’homme ne possède aucune capacité de cohésion et d’organisation sans un « Tâghoût » ? Qu’il est nécessaire de généraliser les populations ? J’entends par «généraliser » le fait d’annihiler l’individualité au profit d’une nation ou d’une religion. L’Asabiyya a perdu de son sens dès l’instant où l’homme a cherché à généraliser la réflexion et l’intelligence. Une population ne peut pas s’en remettre totalement à une seule autorité sous le prétexte fallacieux de la cohésion.

Je défends une organisation locale, une échelle humaine, où la tentation de la dispersion par le profit est impossible. Nous devons lutter contre toute forme de holisme sociologique. Le soulèvement populaire est souvent dangereux, il mène vers une confiance aveugle dans la force du« on » que nous avons souvent dénoncée ici. Que faire avec notre pays en friche ? Proposer une « movida cultuelle » ? Dans notre temps présent, la dictature ne peut laisser place qu’à un extrémisme religieux. La nature humaine a peur du vide. Moi, au contraire, je revendique l’idée d’une société fondée sur une économie et une culturalité régionales où chaque citoyen aurait la possibilité de prendre tour à tour le rôle de décisionnaire politique et le rôle de simple citoyen. Le turn-over doit être court, pas plus d'une année ; l'organisation locale se doit d'être à taille humaine, elle se doit de connaître son prochain. Pour assurer un renouvellement des pensées, le groupe doit être mixte, il doit y avoir une hétérogénéité parfaite. Chaque membre sera contraint tous les dix ans de changer de région pendant une durée de quelques semaines afin de ne pas souffrir de l'isolement culturel. L'économie se devra d'être échelonnée sur la somme des besoins du groupe, une énergie suffisante pour tous et des taxes pour le surplus calorifique. Nous savons que le capital s’est affranchi des politiques. Nous savons que ces mêmes politiques, ne pouvant gérer le PIB de leur pays, tentent d’asservir la seule chose sur laquelle ils ont encore de l’influence, c’est-à-dire l’homme. À l’heure actuelle, il est impossible pour les pays du Maghreb de croire au rêve fou d’une égalité de société avec les pays européens. Je le réaffirme, il faut la mort de dizaines d’hommes colorés pour maintenir le train de vie d’un seul homme blanc. Que les Tunisiens, les Algériens et les Égyptiens se rassurent, l’avènement d’une autre gouvernance ne changera rien à leurs destinées miséreuses.


Acidement vôtre


K.B

samedi 22 janvier 2011

Apologie de Louis-Ferdinand Céline : révélation de la misologie qui vient.


Dans les événements que nous avons promis de commenter, permettons-nous un intermède. Il vient d’être décidé par Frédéric Mitterrand, sous l’impulsion du ressentiment de Serge Klarsfeld, le retrait de Louis-Ferdinand Céline des listes de célébrations nationales pour cette année 2011. La saveur de la phrase précédente fait qu’elle réunit trois noms propres dont au moins deux n’ont par leur place au registre de l’hommage national. En effet, nous ne célèbrerons par M. Klarsfeld dont les exigences suffisent à nous renseigner sur ses désirs trop grands. Or plus nos désirs désirent, moins il est facile de les satisfaire, à moins d’être soutenu par une métaphysique de la compassion qui se sent forcée de reconnaître à certaines confusions mentales un statut ontologique. Quant à M. Mitterrand, sa seule carrière de ministre impose d’emblée son éviction de l’excellence, lui qui introduit dans sa profession toujours un peu plus de médiocrité, comme s’il faisait un concours avec quelques-uns de ses collègues – nous l’avions associé récemment à Mme. Pécresse.

Mais nous ne célèbrerons pas Céline cette année, ou plutôt nous ne le célèbrerons que plus vigoureusement compte tenu des mascarades institutionnelles qui prétendent ne pas le faire. Le caractère officiel de cette annonce souligne quand même un pourrissement de l’État en tant que symptôme d’un public qui le constitue en principe par ses forces : sous couvert de préservation de la morale et d’objectivation répétitive du passé, l’État se met à décider de ce qu’il serait préférable de ne pas lire. Autrement dit la force du public qui fait un État est précisément en train de s’affaiblir puisque la voix d’un seul homme (M. Klarsfeld) semble s’émouvoir à la place de toutes les forces d’expression qu’on aurait pourtant aimé entendre sur la question. Quid des colloques céliniens, des chercheurs en Céline, des librairies qui vont en faire la publicité eu égard à cet anniversaire si contesté ? Nous avons refusé la consultation des premiers intéressés parce que, finalement, il apparaît qu’un intérêt assez prononcé pour les écrits de Céline semble irrémédiablement déterminé par un reliquat d’antisémitisme. En suivant cette logique imparable, on peut formuler un argument du sorite sous forme de question : à partir de combien de livres de Céline lus sommes-nous des antisémites ? C’est la question des grains de sable et du tas : combien faut-il que nous réunissions de grains de sable pour affirmer que nous sommes en présence d’un tas de sable ? Toujours est-il qu’il ne faut pas se creuser l’esprit pour à peu près évaluer le degré d’illumination qui anéantit la raison de M. Klarsfeld dans cette histoire. Et nous ne parlerons même pas de la raison de M. Mitterrand – sans aucun doute inexistante vu sa tendance au troupeau de la discursivité.

On en revient alors toujours au même point : faut-il procéder à une disjonction entre l’œuvre et la vie d’un auteur ? Apparemment non. Du moins certains auteurs bénéficient d’indulgence quand d’autres sont cloués au pilori de la morale. C’est un fait et c’est aussi un fait que la France n’aime pas beaucoup que l’on s’exprime en termes de « fait » : en ce moment, il y a incontestablement plus de considération générale pour un homme comme M. Drucker que pour un défunt comme M. Céline. Est-ce une différence de statut humain en cela que l’un est vivant quand l’autre est décédé ? Assurément pas puisque personne ne craint pour les futures obsèques de M. Drucker qui occasionneront des embolies cérébrales chez les téléspectateurs transformés en fantômes ou en zombies, au choix. M. Drucker intensifie en sa personne la faculté de présenter la sainte parole de la pensée unique, et nous appelons cette intensification un simulacre de volonté de puissance. Ainsi, même quand il s’ébroue au travers de gesticulations gênées lorsque ses collaborateurs s’affadissent de vulgarité, il est immédiatement pardonné par le decorum, c'est-à-dire par les circonstances spatio-temporelles. On peut appeler cela la « présomption de canapé rouge » ou, de manière plus transparente, l’hypocrisie qui s’avance à peine masquée. Pourtant M. Drucker est récemment l’objet d’une déchirure morale qui aide le public sagace à reconstituer la vérité d’une thèse silencieusement développée par Khalid Bouachiche tant elle dérange la bien-pensance : ce sont les détenteurs de la parole moralement assainie de la télévision qui sont probablement les plus enclins à voter pour le camp politique qu’ils dénoncent si virulemment sous le feu des projecteurs (en effet, on ne peut nier que ces bourgeois contemporains craignent qu’une jeunesse trop lucide en vienne à venir saccager leurs propriétés personnelles, ce qui ne pourrait que nous réjouir vu l’état actuel de la répartition des privilèges). Ou alors M. Drucker ne rend pas service au grand parti de gauche qu’il ne peut feindre de soutenir : ce serait un comble d’avoir dans ses rangs politiques un VIP qui a soumis son mariage si exemplaire à la « tentation ethnique et esclavagiste », pour n’évoquer que cela, et encore à mots couverts – le lecteur se fera sa propre censure s’il juge nos analogies verbales trop insultantes. C’est donc un autre fait : il existe en France des instances plus qualifiées que d’autres pour définir ce qui est bien et ce qui est mal. La judaïté, malheureusement très loin de Lévinas et de Maïmonide, est de nos jours utilisée implicitement comme vecteur d’amoindrissement des préjudices moraux – ou à l’inverse on peut clamer une certaine idée de la judaïté pour amplifier des préjudices. Dans cette logique, et indépendamment des comportements sur-policés de M. Drucker, il devient donc plus criminel d’avoir écrit de manière antisémite que d’avoir pratiqué un désolant tourisme sexuel complaisamment rapporté dans une œuvre littéraire (ceci selon le principe de non-disjonction énoncé supra). Comprenez ainsi que M. Drucker jugerait positivement de chroniquer quelques-uns des ouvrages de M. Mitterrand cependant qu’il ne pourrait faire autrement que condamner Céline puisque M. Klarsfeld vient de le reléguer au camp de concentration des auteurs proscrits... et que M. Mitterrand occupe actuellement une fonction que M. Drucker ne pourrait pas contredire puisqu'elle incarne un vaste horizon de pensée unitaire et fédératrice. La logique voudrait que ce beau et bon monde ne soit pas en possession d’œuvres céliniennes au logis familial. Le contraire nous étonnerait à peine tant l’hypocrisie entraîne les actions les plus contradictoires du moment que l’on obtient un gain de cause en lieu et place de toutes les forces publiques.

Donc M. Mitterrand, qui ne peut pas non plus porter tous les maux, vient au moins d’euthanasier l’État culturel français en acceptant d’entendre et d’acquiescer aux vociférations ridicules de M. Klarsfeld. Est-ce qu’une telle mesure est véridiquement prophylactique contre le virus de l’antisémitisme ? C’est tout l’inverse dans la mesure où l’affaiblissement du public ne peut pas l’aider à interroger avec intelligence la pensée. De telles applications étatiques donnent des arguments supplémentaires à d’autres partis, c’est tout. Le spectre du lobby continue de mûrir et il continuera de le faire dans la mesure où il devient de plus en plus difficile d’interpréter la multiplication des voix qui accusent certaines gens de dénoncer du lobbysme communautaire. Nous ne sommes pas antisémites, nous sommes tout au contraire des amoureux du judaïsme. Avoir supprimé Céline pour les arguments que l’on sait, c’est avoir finalement appliqué à un « adversaire » tout ce que le vrai judaïsme n’aurait pas perdu de temps à accomplir. Dans ces conditions, l’indignation de Stéphane Hessel prend rapidement une tournure prophétique. On commence toujours par des vérités locales avant d’assister à une implosion plus catastrophique. Il eût été si intelligent de faire de la littérature comparée entre Céline et Lévinas qu’on ne se demande même pas pourquoi les professionnels de la bonne pensée n’y ont pas pensé. Ce renversement dialectique très facile, nous en convenons, illustre malgré tout l’indigence de plus en plus manifeste de ces gens qui agacent la force publique. Ainsi l’augmentation de l’antisémitisme ne passe effectivement que par toutes sortes de mésintelligences. Le pire, c’est que ces mésintelligences se veulent organisées.
K. Bouachiche, K. Deveureux

lundi 17 janvier 2011

Prolégomènes à la Tunisie, le pays qui accoucha du génie Ibn Khaldoun.


Les récents événements qui ont secoué la Tunisie ont apporté beaucoup d’images au détriment d’une analyse réelle de la situation. Le professeur Khalid Bouachiche, Tunisien d’origine et ancien enseignant à l’Université de Gabès en sociologie et en lettres arabiques, publiera bientôt un commentaire de la situation. Nous déplorons évidemment le traitement hasardeux fait par les médias du monde entier, d’où notre souhait d’apporter ici un éclairage conséquent. Les changements politiques et sociaux qui surviennent actuellement en Tunisie constituent probablement le fait majeur de ce siècle, du moins à l’échelle de notre présent. Ces changements sont d’autant plus intéressants à examiner qu’ils soutiennent plusieurs des thèses que le professeur Bouachiche a présentées tout au long de sa relation épistolaire avec son collègue le professeur Konstantinos Deveureux. Ce dernier fournira un commentaire supplémentaire de la situation tunisienne quelques jours après la publication du professeur Bouachiche. Le professeur Deveureux, agrégé de philosophie et docteur ès lettres, complètera le propos en y ajoutant les outils conceptuels de la philosophie. Nous prions donc notre lectorat de rester très attentif à l’actualité de cet espace interactif et scientifique. Nous les prions aussi par avance de diffuser autant qu’ils le pourront les discussions qui se tiendront dans notre sillage. L’espace public ne peut que retrouver la place qui était la sienne s’il accepte le jeu de l’action et de la transaction des savoirs. Les professeurs Bouachiche et Deveureux ne souhaitent rien d’autre que cela, c'est-à-dire apporter des éléments de savoir afin que ceux-ci deviennent la propriété et l’appropriation de ceux qui se mettent en position de les recevoir.

Chaleureusement,

Kigame Bouttawa, secrétaire particulière du site et chargée de communication. Thésarde sous la direction du professeur Khalid Bouachiche.

jeudi 6 janvier 2011

La résurrection de Spinoza n'aura pas lieu.


L’état du monde, maintenant diagnostiqué avec certitude comme se trouvant aux prises avec un cancer stationnaire, ne nous permet pas de nous associer aux mouvements de foule qui surdéterminent chaque début d’année. L’institutionnalisation de la joie par le truchement des computations temporelles (jour de l’An, anniversaires, commémorations sécularisées etc.) exerce sur nos personnes un rejet aussi irréversible que permanent. Nous assistons à l’effondrement d’un droit personnel à la béatitude puisque la masse nous informe des opportunités de profiter du bonheur. Mais nous ne comprenons définitivement plus en quoi le bonheur est-il encore ce qu’il est quand il se manifeste sous les tendances solidaires de l’adaptation et de la réserve collective. Il semble que l’accomplissement de soi ne puisse désormais se faire que dans l’intégration factice d’une authenticité massive où les gens ne communiquent pas entre eux. Au lieu d’un échange réel où chacun pourrait considérer les possibilités de se dépasser tout en préservant la liberté d’autrui, nous sommes entrés dans l’ère du mouvement des surfeurs anonymes : tout le monde vise la même vague. Ce calcul de l’opportunité, que nous exprimions à travers l’idée de capture temporelle, s’affiche comme rigoureusement néfaste pour l’exercice spirituellement fécond de la contemplation. L’homme contemporain souffre du syndrome fantasmatique du mathématicien : plutôt que d’isoler une chose et d’en prendre soin, il souhaite créer entre les choses des rapports définitifs qui lui sont infiniment avantageux afin de jouir en solitaire de ces connexions superficielles. Nous rappelions en substance que le couple était devenu une masturbation à deux, or cette masturbation dé-jouissive n’exprime pas autre chose que les effets pervers de la mathématique existentielle contre les avantages de la poétique de l’élan vital.

Dans le Traité de la réforme de l’entendement, Spinoza affiche la volonté de changer de vie, et il se donne à cet égard des préceptes dont la lecture attentive s’avèrerait prophylactique pour le monde contemporain qui pratique la fuite en avant plutôt que l’observation du passé sur lequel nous sommes parfois ignorants. Ce sage Juif expatrié dans les Provinces Unies avait indubitablement le sens de l’urgence existentielle. On sait qu’il avait interrompu sa remarquable Éthique pour se mettre à la rédaction du non moins remarquable Traité théologico-politique, réponse circonstanciée aux problèmes incisifs de son époque. Cette conscience du monde reflète de manière rétroactive la minable inconstance des gens actuels qui se fabriquent une telle conscience en s’asservissant au poste de télévision. La supériorité ultime de Spinoza réside probablement dans le fait qu’il est conscient que la béatitude seule ne suffit pas à atteindre la souveraineté du Bien. La béatitude est tout au plus un ascenseur collatéral vers le Bien, et il faudra y adjoindre le concours d’autres volontés qui, elles aussi, ne viseront que la suprématie de Dieu. Encore faut-il être vigilant et ne pas promptement réduire Spinoza à un curé de catéchisme : le Dieu dont il parle, qui est aussi la Substance immanente à toutes choses, se peut prendre ici en différentes manières comme l’être se dit en plusieurs doctes façons. Du moment que chacun se sera mis dans la disposition de comprendre quel est le Dieu suprême qu’il désire atteindre sans que ce désir ne se construise sur l’échafaudage du manque, alors chacun se donnera la possibilité de saisir le désir comme un excès positif en lieu et place d’un désir toujours manqué qui ne vise que le contentement subit et condamné à l’altération. Le coït est une chose propice à l’entretien du corps, cependant il est le résultat d’une tristesse une fois que les remuements de la jouissance sont passés. Combien d’hommes mariés ont-ils été heureux un mois dans leur couple avant de s’ennuyer un demi-siècle ? Ainsi Spinoza ne réprouve pas les biens factices de l’existence, il nous met juste en garde sur le fait suivant : à savoir que l’obtention facile d’un plaisir est loin de constituer la nature réelle du bien. Ces biens que sont l’argent et la richesse sont composés d’une nature incertaine ; les biens suprêmes ne sont pas moins incertains dans la mesure où leur obtention est complexe, mais ils ont au moins le mérite et la noble grandiloquence d’être certains en leur nature de suprématie.

Mais tout le spinozisme est peut-être trop faible à contenir les dérives modernes de la subjectivité humaine. Au temps des Provinces Unies, mis à part la folie de quelques religieux vindicatifs, on n’avait guère à se plaindre des divertissements. De nos jours, la prolifération des divertissements nous détourne des vraies possibilités de vie. Les mères de famille élèvent leur progéniture gâtée selon la morale de Walt Disney (retardant de ce fait une éducation sexuelle saine), les pères se marient par mimétisme en choisissant le désespoir contenu plutôt que le bonheur du creux solitaire de la vague, et les individus en général achèvent la déperdition de leur âme en s’instruisant par la télévision, cette nouvelle boîte pleine d’icones.
Le monde occidental, donc, souffre peut-être d’une condition d’impossibilité quant à son changement ou quant à la réversibilité de ses valeurs matérialistes. Si bien que le changement de vie que nous distinguons parmi ces augmentations d’égocentrismes ne peut sans doute passer que par la bravoure du suicide collectif. L’Occident, à défaut de produire de l’intelligence, se donne la mort à doses homéopathiques mais certaines. L’iconoclasme consubstantiel à la masse médiocre passe inexorablement par la suppression de soi-même. L’accroissement du taux de suicides nous rassure en ce point. Puisque la masse est incapable d’assassiner ses propres idoles, qu’elle s’assassine au moins elle-même ! C’est ce qu’elle fait à merveille en choisissant le plus apparemment facile au détriment du plus certainement meilleur.
Dans le sillage de tout ce que notre pensée a déjà écrit ici, nous continuons notre système de réjouissances personnelles en nous gargarisant d’avance des prochaines catastrophes naturelles, des prochains attentats, des futurs meurtres familiaux, toutes ces calamités providentielles pour un monde occidental devenu incapable d’intérioriser son extravagante soif déplacée de pouvoir. Mais ce manque d’intériorisation n’est jamais plus terrible que lorsqu’il se conjugue à une ignorance de l’extérieur : c’est pourquoi l’Occident sera de nouveau frappé dans son dos, et pour son plus grand bien.

Professeurs Khalid Bouachiche et Konstantinos Deveureux.