lundi 5 juillet 2010

Conversations (3) : les dépendances d'Ariane Fornia.


K. Deveureux : Je n’ignore pas que la littérature moderne se cherche un porte-drapeau voire une figure de proue. On a l’habitude de se faire traiter de conservateur dès lors qu’on se réfère à des auteurs classiques, mais je me demande si la comparaison entre ancienne époque et nouvelles tendances tient lieu de faire discussion. Ceci dit, ce n’est pas de cela dont j’ai envie de parler, c’est plutôt de quelque chose de complètement tragique. La littérature ne se rend pas service quand elle fait la promotion d’auteurs arrivistes, héritiers. J’ai récemment découvert, par l’inadvertance d’une correction de copie, l’existence somme toute pathétique de mademoiselle Ariane Fornia, de son vrai nom Alexandra Besson. Elle propose une littérature du « Je » adolescent, assez médiocre, et qui de surcroît tourne autour de sa personne. L’intérêt de cette classe de livres réside dans la désespérance de ceux qui les lisent, j’entends par là les pauvres gens qui acceptent de supporter les monologues d’une petite gauchiste au parcours de brebis.

K. Bouachiche : Je ne prétends pas connaître le parcours si « difficile » de cette Ariane F. ou Alexandra B., néanmoins une chose m’apparaît discutable. Il est navrant de constater qu’il existe une littérature d’héritage ou de filiation. Comme vous le savez, je préconise depuis des années le principe de rupture familiale; or ce que je note chez cette pseudo-écrivaine, c’est un discours prémâché et digéré depuis trois générations. Il ne faut pas s’étonner que la culture française se sclérose lorsque celle-ci est menée par des élites douteuses dont l’incapacité à sortir de son rang est plus que grandissante. Il est aisé chez ces gens de colporter quelques préjugés que leur milieu ressasse sans arrêt.

K. Deveureux : Si je me comportais comme cette Ariane sans mythologie, je crierais sur tous les toits que j’ai été rompu à la philosophie dès mon plus jeune âge. Pourtant s’il est un philosophe dont j’apprécie les méthodes, c’est David Hume et ses façons d’enquêter en profondeur, de prendre un objet et d’en investir les indices jusqu’à en formuler des dossiers pour le tribunal de la raison sceptique. Ainsi j’ai pu relever dans les traces de mademoiselle Fornia certains relents qui me gênent. Il y a un refoulement manifeste, pour ne pas dire un paradoxe gigantesque. Le sujet de ses livres se met dans des positions révolutionnaires, tout comme ses exagérations concernant le déroulement de sa vie, ce qu’elle raconte dans un journal virtuel d’après le résumé dédaigneux que m’en a fait ma secrétaire. Entendez par là que c’est le genre de personne à penser qu’il y a originalité quand on se croit assiégé par des inspirations – comme si, dans le fond, penser à écrire était déjà unique. Il y a, pour ces gens, une révolution dès lors qu’on traverse la route pendant le feu rouge des piétons. C’est la raison pour laquelle je ne comprends pas où veut en venir la littérature de cette personne, sinon à cette quête adolescente typique de la visibilité, de la popularité, et c’est indifférent à mes yeux que d’être populaire en se couchant tard ou que de l’être en publiant des mièvreries parce que l’éditeur est politiquement intéressé.

K. Bouachiche : Je vais m’attarder non pas sur sa bibliographie, ce que vous faites très bien cher collègue, mais davantage sur son parcours universitaire et familial. Intégrer une école telle que l’ENS est déjà en soi un aveu de stérilité littéraire. Je le maintiens haut et fort, le travail réalisé dans ces écoles de la Nation n’est que du recyclage de pensée. Il s’agit bien là d’un mouvement perpétuel autogéré qui ne conduit qu’à la production d’une jeunesse dorée et assistée. S’il existe une France de l’assistanat, elle se trouve bien ici. Comment peut-on prétendre connaître la vie lorsque tout son environnement se résume seulement à quelques personnes bien-pensantes ? J’attends donc que mademoiselle Alexandra B. me fasse la démonstration de mes torts, puis qu’elle se réveille enfin de cette torpeur familiale, culturelle et universitaire.

K. Deveureux : Vous saisissez en quoi il m’a été providentiel de suspendre mes relations avec l’ENS en général, et celle de Paris en particulier. Les recrutements se sont considérablement affaiblis depuis les dix dernières années. On fabrique des oies grasses en classe préparatoire, et on revendique un foie gras d’origine contrôlée dans les années subséquentes, c'est-à-dire dans les années d’affinage de l’ENS. Je préfère les faiblesses et même l’authenticité du foie gras de Budapest, ce qui n’est qu’un exemple. Il est évidemment délétère de croire qu’une littérature est en gestation dans des milieux où l’ensemencement est réalisé in vitro. Il résulte de ces schématisations une psychologie de l’oie, et il est malheureux de penser que les oies d’aujourd’hui sauveront Paris comme celles d’hier ont sauvé Rome. Je n’entends que des paroles surfaites, des thèses abominables, ce qui est dommageable pour la littérature de notre siècle. Il faut absolument censurer, et même brûler, les livres de cette génération qui ne sait pas quoi faire de sa vie. Regardez encore l’exemple de Rama Yade, mariée à un historien de cagibi doré, qui thématise sur l’humanitaire en prenant appui sur le terrain fertile de l’intelligentsia parisienne.

K. Bouachiche : On remarque une nouvelle sociologie de nos élites en perte de repères face à une économie acharnée et indépendante qui dicte maintenant ses propres règles. Difficile pour nos classes politiques et culturelles de se frayer un chemin dans les organes de pouvoir qui se sont à présent déplacés. Telles des mouches accrochées à un piège, elles se débattent et tentent de décoller leurs ailes de ce magma économique. La publication reste donc une solution efficace permettant tout de même de garder une certaine visibilité politique et culturelle. Il faut en finir avec cette mélasse puante, putrescible, qui ne cesse de prendre la place aux véritables artistes qui, eux, se trouvent dans la réalité quotidienne.

K. Deveureux : J’aime cette image des mouches qui me rappelle l’empuantissement que décrit Sartre au moment où Oreste revient dans la Cité où sa mère s’est comportée comme une misérable chose. Il est détestable que les déchets de cette catégorie de personnes ne soient pas recyclables, eux qui pourtant se reposent sur des stratégies entièrement recyclées et rabâchées. C’est dire qu’ils n’ont même pas la faculté de renouveler ce qui ne se renouvelle pas depuis des siècles. Mon travail, je l’ai déjà dit, est de l’ordre de l’éboueur. Je ramasse les poubelles de l’Université, je juge que des étudiants sont défaillants, et je ne donne aucune chance de rattrapage à ceux qui ont la propension de me présenter toujours les mêmes pensées enrobées des mêmes sacs poubelles. Quitte à déterrer le compost, à remuer le fumier, autant le faire sous des aspects novateurs. Il est particulièrement horripilant, lorsque je donne un partiel de philosophie traitant de la question du droit et de la force, de récupérer une majorité de copies qui me parlent de la dialectique du maître et de l’esclave. Ce qu’on apprend à ces élites, c’est à répondre aux questions, certes, mais c’est à y répondre par association automatique d’idées. De la sorte les problèmes ne semblent jamais évoluer, et je suis chaque fois curieux d’entendre que l’élitisme aborde des problèmes sociaux en faisant l’usage de références dépassées, ou disons de références piochées dans des sociétés mortes. On ne résoudra pas la question de l’immigration en formulant des réponses programmées. Tout comme on ne se sortira pas de cette fabrication des élites en maintenant le système répressif et castrateur de la dissertation soi-disant littéraire, qui n’est que confédération de lieux communs.

K. Bouachiche : Cher collègue, vous expliquez parfaitement ce à quoi le Vieux Continent ne peut se défaire. En effet, plus un pays compte un passé riche, plus il est difficile de s’en arracher et de prolonger de façon novatrice sa pensée. Lorsque nous sommes trop vieux, notre vision se raccourcit et nous ne sommes plus capables de reconnaître dans des zones qui ne nous sont pas familières des êtres à la destinée prometteuse. Il est rassurant, donc, pour un pays comme la France, de compter sur ce rouage immuable qu’est l’Éducation Nationale. Au fil des siècles, des sillons éducatifs se sont creusés profondément; il est donc maintenant compliqué de dévier l’eau ruisselante de ces sillons lors de gros orages. Il existe donc bien un fossé d’ordre social ancré dans une géographie primitive, à savoir Paris et sa Province, qui tend à s’agrandir et à noyer toute initiative non complaisante.

K. Deveureux : C’est là le cœur du problème au-delà de toutes les images que nous avons employées depuis le début de cet entretien. On dirait que vous encouragez en sous-main la possibilité d’un sabotage latent. Mince est l’écart où le principe de puissance se met en acte de puissance. J’aime la délinquance car elle n’est pas unidimensionnelle contrairement à ce que les médias produisent de commentaires. La délinquance progresse graduellement vers les centres-villes, d’où la psychose de la surveillance suscitée par la vidéo. Ce qui me paraîtrait honorable, c’est un déplacement de la délinquance qui réussirait à devancer le déplacement de l’économie que n’arrivent pas à maîtriser les élites en place. Ce que je veux signifier par ce déplacement, c’est une modification des cibles, en l’occurrence une attaque massive des Universités par tous les méprisés de la banlieue. Il serait sociologiquement et philosophiquement intéressant de voir des hordes ensauvagées pénétrer dans les lieux communs du savoir afin de le bousculer. Le savoir universitaire manque cruellement de mouvement en ce sens qu’il se repose. Appelons alors au viol des Universités ne serait-ce que parce que l’Université est de moins en moins excitante.

K. Bouachiche : Cet envahissement que vous proposez me paraît plus que judicieux, néanmoins j’émets une réserve. Il faut s’interroger à l’inverse sur la géographie des infrastructures. Effectivement un jeune de banlieue ne pourra jamais avoir cette idée de cambriolage puisque dans son inconscient l’Université n’existe pas. Alors pourquoi le concept d’Université n’est pas présent à l’esprit d’un jeune ayant moins d’opportunités ? Tout simplement parce que son environnement habitable est enclavé et que celui-ci reste très éloigné des lieux de culture. Et même si cet enfant en apprentissage exprime le souhait d’aller plus loin que sa culture urbaine propre, les bus sont si peu fréquents à destination des centres-villes que le découragement se fait vite sentir. Mon ordonnance serait donc, à l’instar de L’AFEV, que chaque étudiant dont l’Université se pose comme un passage réflexe parraine un jeune ayant moins d’opportunités. Toutefois la posture de ce don de « savoir » doit s’efforcer d’être fondée sur l’échange et le partage, loin des rapports colonialistes. Il faut favoriser la mixité, ce qui provoquera fatalement un renouveau dans le mode de pensée.

K. Deveureux : Ce ne peut être qu’une idée porteuse que celle du métissage épistémologique, cette idée où la connaissance est continuellement testée. Les Grandes Écoles ont ce défaut de se cloisonner sur elles-mêmes, et les Universités ont ce défaut de croire que les Grandes Écoles leur sont supérieures, et donc les Universités ont une tendance à se cloisonner dans cette intuition de l’excellence qui se protège de toute intégration surprise. Par la suite, il est nécessaire de se libérer de l’idée périmée des Lumières où le maître est le seul enseignant. L’apprentissage des connaissances est selon moi un bateau en pleine tempête où le professeur doit être conscient d’une mutinerie possible, voire d’une vague naturelle qui l’emportera au fond du tourbillon. En outre, si le professeur est plus qu’un capitaine ou qu’une âme dans un corps, il se donnera des chances d’être sauvé par ses étudiants si le bateau venait à couler. Un film comme Entre les Murs nous démontre à quel point la haine du professeur est fausse. Ce que les élèves haïssent, ce n’est pas leur maître, c’est le navire dans lequel on les fait embarquer, et l’impuissance de ce maître qui ne comprend pas lui-même comment on atteint un objectif qui n’est que rarement discuté par ceux qui confectionnent les programmes scolaires – la géographie de Paris et de sa Province donne l’impression que ce sont deux mondes hétérogènes, incommunicables entre eux, et donc c’est souvent la fin du monde que de songer à quitter la Province. Par conséquent, lorsque le navire coule, ce sont les professeurs et les élèves qui meurent, et il ne reste à la fin que le goéland qui ramasse les morceaux de cadavres. Ceci étant, je ne crois pas qu’un goéland fera le printemps, tout comme je ne pense vraiment pas que la littérature de mademoiselle Fornia-Besson soit représentative de ce qu’elle imagine constituer les enjeux des gens de son âge. Ses enjeux à elle sont inévitablement dispensés du navire dont on parlait dans la mesure où elle n’a pas besoin d’embarquer pour arriver à destination.

samedi 3 juillet 2010

Conversations (2) : scarifications publicitaires.


K. Bouachiche : Je suis perplexe quant à l’utilisation abusive de clips vidéo vantant les mérites de quelques produits inutiles. Cette pollution visuelle m’irrite le nerf optique et titille mon organe de réflexion. Je comprends donc aisément pourquoi le Nouveau Continent reste en état végétatif plutôt que de plonger dans la mélasse humaine au sein de quartiers comme Rosemont. La curiosité se perd dans les méandres tue-mouches que représente la télévision.


K. Deveureux : Il semble que la télévision soit, à échelle humaine, un produit comparable aux insecticides. La ruche humaine, qui se prétend de plus en plus souvent niche écologique, s’asphyxie elle-même par une surconsommation narcoleptique de publicités douteuses. La population d’Amérique du Nord, confrontée à un envahissement publicitaire quasi permanent, s’endort elle-même dans une sorte d’euthanasie collective consentie. Quelque chose comme les élections, par exemple, doit être questionné sous deux angles : qu’est-ce qu’une politique sponsorisée par la publicité des plus grandes firmes d’une part, et d’autre part qu’est-ce que suivre une soirée électorale quand celle-ci est entrecoupée de messages subliminaux où les problèmes du social et de l’économie se confondent avec les intentions commerciales de Cialis ou des trempettes Philadelphia ?


K. Bouachiche : Nous sommes donc bien nécrosés, les spots publicitaires agissant telles des métastases offensives, ce qui nous révèle un manque d’ambition sociale et culturelle. Pourquoi prétendre à une vie de connaissance quand je peux simplement être socialement reconnu avec une Rolex ? Le système de consommation nous laisse entrevoir, par ses coupures publicitaires incessantes, un monde vide dénué de toute initiative personnelle. Je pense comme je consomme.


K. Deveureux : Je verrais ici une nouvelle caractéristique de boulimie. Les images de la publicité, très intentionnelles et pourtant axées sur l’inconscient, orientent vers une boulimie objective. Si je me laisse persuader qu’un petit déjeuner en famille est mieux réussi avec tel ou tel produit, c’est non seulement que je n’ai pas d’initiative, mais c’est aussi que je n’ai pas de représentation précise de ce qu’est ma famille. La répétition des images, pour ne pas dire la redondance maladive, fonctionne comme une nourriture qui ne se digère plus. À un moment donné, l’estomac rejette la nourriture que les sucs ne peuvent plus administrer aux intestins. On appelle cela la nausée. Le cerveau est plus pervers en ce sens qu’il introjecte des quantités d’images sans que nous puissions deviner son degré de tolérance. De ce point de vue, je dirais qu’une boulimie-anorexie cérébrale remédierait au problème. Autrement dit nous devons apprendre à notre cerveau à se faire vomir, ce qui correspond ni plus ni moins à se faire violence, à refuser l’idéalisme outrecuidant de la publicité, à ne plus croire que la maison familiale est pacifique quand on signe certains contrats de confiance.


K. Bouachiche : Ce remède que vous préconisez, cher ami, est difficile à mettre en place lorsque l’assistance cérébrale de la publicité est ancrée depuis des générations. Je parlerais d’un patrimoine génétique publicitaire. En effet certaines images que nos aînés ont connues sont devenues au fil du temps des références culturelles que l’on applique dans son système de valeurs éducatives. Ainsi le petit Kévin ne se pose même plus la question de savoir ce qu’est en réalité le Coca-Cola, le Cola, il en consomme comme s’il s’agissait de légumes. Nous assistons donc à la naturalisation de produits artificiels consommables qui deviennent des sortes de concepts immuables.


K. Deveureux : L’acculturation publicitaire se change en lieux de culte. Le culturel est aussi le cultuel. Si la prière musulmane indique une orientation du geste religieux, en l’occurrence La Mecque, la publicité, dans son découpage réfléchi entre les différents canaux de diffusion, fonctionne à l’instar d’une dissémination des cultes où telle chaîne de télévision organise sa propagande pour tel public ciblé. Prenons l’exemple français de TF1, qui ressemble au réseau CBS américain, c’est une chaîne qui assouvit des fantasmes primaires. On montre aux gens des images et des situations qu’ils ne pourront jamais se payer. Mais cela leur fait plaisir de voir la richesse parce qu’ils ont le sentiment d’y toucher, ceci précisément dans la mesure où leurs cerveaux sont pré-orientés par des spots publicitaires où ils se reconnaissent en tant qu’êtres moraux, d’où la perversité du mécanisme de conditionnement. Le Coca-Cola est devenu un bien de consommation, certes, cependant il est également devenu le Bien moral. N’est pas ringard celui qui consomme du Coca en regardant TF1, mais il le deviendrait dans un autre espace de culte, c'est-à-dire en s’abonnant ou en se familiarisant à un autre canal de diffusion. Assez souvent d’ailleurs, c’est moins une identité morale qui est visée qu’une différence d’âge. Les tournois de golf diffusent des spots pour Cialis tandis que les diffuseurs du hockey sur glace se chargent de promouvoir les véhicules Ford familiaux : le golfeur est supposé subir des troubles érectiles à cause de son âge avancé, ce qui n’est pas le cas de l’amateur de hockey qui conjugue soirée bières/chips/cigares en supposant que sa femme le supporte encore, ce qui devra se prouver dans la couche une fois le match terminé. Ce que j’entends par tout cela, c’est que la télévision est organisée en obédiences religieuses très codifiées, et que passer de l’une à l’autre chaîne peut entraîner des conséquences aussi graves que l’abandon de son culte.


K. Bouachiche : Effectivement chaque chaîne de télévision, par sa programmation publicitaire, devient donc une religion à part entière. Mais un phénomène plus grave nous guette, plongeant le religieux dans le sectaire. Je parle évidemment de ces émissions grand public qui distillent avant chaque coupure pub un appel au vote, transformant ainsi le pratiquant en adepte. Difficile donc de s’extraire de cette condition de zombie téléphage lorsque le processus fonctionne dès l’âge de trois ans et demi. La solution reste dans une cure de désintoxication à la langue de bois proposée par un organisme français appelé Le Pavé, lequel préconise plusieurs exercices facilement reconnaissables sur leur site internet.


K. Deveureux : Ce que vous développez appelle à une grande vigilance. Quand on demande au public de voter, on lui demande de distribuer les bons points de la morale binaire du Bien ou du Mal, du Beau ou du Laid, de l’Estimable ou du Négligeable, et ainsi de suite. Ce pour quoi on vote, en l’occurrence de la matière humaine, chanteur apprenti, cuisinier ou rien du tout, exige déjà une tendance ou du moins une volonté des participants de se faire chosifier ou, pire encore, de s’improviser chosificateur. Être candidat à la télévision, c’est accepter perversement une relation sadomasochiste où le mépris et les coups sont infligés par un partenaire qui n’est pas immédiatement présent sur les lieux de la relation houleuse. Je demande ouvertement quel est le type de jouissance obtenu par ce genre de relation para-sexuelle. N’y a-t-il pas en définitive une perte des rapports sexuels dans le couple à mesure que se multiplient ces expériences de télévision ? L’asservissement à un programme est selon moi un manque à gagner dans ce que vous espériez être une sexualité équitable. Il y a évidemment une publicité équitable étant donné qu’elle nivelle à grands coups d’images les conversations qu’un couple se devrait parfois de tenir. Mais l’équité de la télévision est virtuellement dangereuse : elle propose une mer calme où les navigateurs ne sont plus capables ensuite de lire les indices de tempête.


K. Bouachiche : La télévision se définit donc comme le meilleur moyen de contraception. Je me demande pourquoi Benoît XVI n’y a pas pensé plus tôt. J’irais même plus loin : la télévision et tout ce qu’elle comporte rend stérile tout individu qui s’y perd. Maintenant l’écran de télé ou d’ordinateur est devenu le seul moyen de communication viable entre individus, provoquant ainsi la perversité poussive d’être visible et invisible simultanément. Nous ne pouvons nous affirmer ni nous accomplir dans un monde virtuel. Néanmoins le monde réel tend à disparaître par l’élargissement des moyens technologiques de communication. L’artiste Sophie Calle avait donc tout compris dès le départ. Nous ne vivons plus dans une réalité tangible, ni dans un monde irréel, mais dans un mélange hybride des deux. Il n’est donc pas étonnant de voir apparaître davantage de maladies psychiatriques qui ne sont pas détectables à même le corps.


K. Deveureux : On peut encore penser aux cancers généralisés qui associent tous les cancers et qui ne sont pas curables, ceci en plus des maladies mentales qui restent et resteront à jamais opaques en face d’une raison humaine toujours plus domptée par le produit de ses propres images – c’est l’image de l’enfant-roi qui se retourne contre ses parents et qui les tue, comme on l’a encore récemment noté au Québec, ce dont on doit se réjouir uniquement dans la notion de prise de décision. L’amertume développée souterrainement par la morale judéo-chrétienne des publicités crée à mon avis des symptômes invisibles de maladies létales. Ce ne sont pas les fruits et les légumes qui nous soigneront du cancer, c’est plutôt le fait d’aller les recueillir soi-même à la campagne, sans attendre qu’un message subliminal nous le conseille, surtout que ces messages sont en général petitement diffusés, en plein milieu d’une euphorie de consommation qui ne sait même plus que des agriculteurs plantent des graines et en retirent des nourritures terrestres comestibles. Le problème que je vois, c’est que nous ne savons plus vraiment distinguer entre le vénéneux des images et le potable des soupes de légumes.


K. Bouachiche : Il est clair que nous sommes en face d’un tournant majeur de l’humanité avec cette disparition progressive du pétrole, source de tout objet consommable; une crise alimentaire sera d’ailleurs à déplorer dans les prochaines décennies. Seuls les individus conscients d’un retour à la production locale et humaine pourront éviter ce désastre écologique et culturel. Je propose une action collective mondiale durant une journée, à savoir jeter par nos fenêtres l’objet du mal, en l’occurrence la télévision. Nous reconnaîtrons ce jour venu que l’attachement télévisuel est bien plus ancré que l’on ne l’imagine car très peu de télés joncheront nos trottoirs. Bien au contraire, seuls les cadavres de nos enfants pourriront sur le bas-côté de la route, ou dans les congélateurs, et ce dans l’indifférence la plus totale.

vendredi 2 juillet 2010

Conversations (1) : identité fugitive et niqab.


K. Deveureux : J’ai été très impressionné lors de mes derniers déplacements entre le Nouveau Continent et le Vieux par les similitudes ou plutôt par la ressemblance des revendications des communautés musulmanes. On construit, je crois, une grande mosquée à Marseille et, dans le même temps, j’ai repéré une cellule arabe relativement développée dans certaines agglomérations du Canada, et plus particulièrement Montréal. Je suppose que les approches relatives à la laïcité sont très élastiques puisque le Canada ne me paraît pas recourir à des méthodes médiatiques discutables, je veux dire des stratégies de dissolution du réel.

K. Bouachiche : J’adhère à vos propos. Il va sans dire que l’apparition du niqab en communauté marseillaise n’est que l’instrumentalisation politique faite par des médias corrompus par le gouvernement en place. Je note que pendant ce séjour à Montréal l’intégrisme n’est que très peu apparent. Je dirais même que ce sujet est un peu désuet par ici. Mais c’est encore plus intéressant de se pencher sur les coutumes nord-africaines qui tendent à disparaître avec la libération des mœurs.

K. Deveureux : On assiste à une inversion des contenus de pensée. La mondialisation est à la fois progressive et régressive. Les pays d’Afrique du Nord sont sujets à une européanisation que désireraient les Européens si on leur donnait accès à une politique capable de mettre ce projet d’une grande Europe en place. Mais le problème de l’Europe, c’est qu’elle ne résout les difficultés qu’à travers un prisme littéraire stérile quand il s’agit de vraiment se demander ce qui entrave la bonne marche d’un projet politique fort. Ainsi l’Afrique du Nord progresse dans la mondialisation en se bâtissant une identité contemporaine tandis que l’Europe se fragmente en cellules d’oppositions mal identifiées, ce qui crée de la confusion et un certain décalage avec ce que devraient être les préoccupations. Le niqab, pour preuve, est moins l’organe d’un usage religieux que celui de petites Européennes sans repères qui croient que se voiler va leur apporter l’épaisseur d’une identité manquante.

K. Bouachiche : Il s’agit bien là du principe des vases communicants. L’Afrique du Nord est plongée dans une attente coloniale, ainsi elle est plus encline à accepter certains changements de la mondialisation. Alors que l’Europe, ayant déjà atteint une dissolution économique provoquant la perte de repères de ses concitoyens, ceux-là ne trouvent qu’un réconfort dans la pratique d’une religion intégriste.

K. Deveureux : Ce schéma de prises et de déprises culturelles est à mon sens un avertissement pour les pays jeunes comme le Canada. Tant que l’intégration sera minorée par des intérêts toujours en contact avec la conscience du monde actuel, alors le Nouveau Monde sera protégé du repli sur soi, ce repli où les individus ne voient plus d’autre solution que celle d’acheter une identité plutôt que de s’en forger une. Le niqab, hors structure intégriste galvaudée, n’est que l’effacement d’une individualité qui introduit un processus que j’appellerais substitution ontologique. On abandonne son être en le réduisant à néant et on accouche d’un autre être sans que les circuits administratifs ne viennent en condenser les principes. Pour que l’espace public soit viable à travers un « nous » concret, il est nécessaire que l’État soit libéral au sens plein du terme.

K. Bouachiche : Ce qui me semble intéressant après avoir longtemps interrogé quelques femmes à la pratique religieuse extrémiste, c’est leur conception d’une forme de libération sexuelle et culturelle dans le port d’une tenue intégrale. Il est donc nécessaire de s’interroger sur cette conception : comment peut-on prétendre s’émanciper en annihilant son identité corporelle propre ? Bien sûr je n’ai pas la réponse, néanmoins j’émets l’hypothèse d’une réaction allergique à une société du « tout intime » qui révèle une véritable désillusion de soi.

K. Deveureux : Il y a quelque chose de dérangeant dans ce type de « clonage » vestimentaire qui finit par déboucher sur une intégralité ou, disons, sur une intégrité de surface. J’ai pu remarquer à Montréal des spécificités modales qui s’apparentent exactement à l’adoption de cette tenue intégrale dont vous parliez. Si les périphéries des grandes villes nous font rencontrer des gens hétéroclites, des clochards, des zonards, tout ceci s’étrangle une fois qu’on se rapproche du centre nerveux des choses. Les femmes se ressemblent toutes dans les centres-villes, et Montréal est dans son cadastre central le lieu d’une représentation permanente où l’identité n’existe que sous sa forme non ontologique, à savoir sous la forme phénoménologique du vêtement qui recouvre le corps de sorte à ce que celui-ci soit proto-formé, formaté, encastré, en totale connivence avec le déferlement des autres, ces acteurs qui retrouvent les coulisses de la vérité ontologique une fois les stations de métro moins fréquentées rejointes. À Berri-Uqàm je me dois d’être en représentation, à Crémazie je peux rentrer chez moi en vomissant dans l’escalier automatique. Et je crois que les femmes voilées, elles, sont constantes vis-à-vis de leur démarche publique.

K. Bouachiche : Ainsi, si je suis votre intuition, une « pétasse » à demi-nue attendant ses copines pour une soirée de débauche est dans la même approche identitaire qu’une femme voilée. Un autre critère entre en jeu, celui de la famille. Comme la famille est le seul lieu d’expression de la pleine identité, il est normal de revêtir un costume lors de son arrachement. Tout individu doit manifester un moment clé de son existence : la rupture familiale, la défamiliarisation. Cette défamiliarisation peut prendre la forme d’un accouchement douloureux où l’on cherche à recréer de façon plus solide les coutumes familières auxquelles nous avons été habitués. Par conséquent ces coutumes peuvent se révéler plus profondes, plus dangereuses, et finalement plus intégristes.

K. Deveureux : Entre le voilement et le dévoilement à outrance, ce n’est qu’une analogie, les deux faces d’une même pièce diabolique. La famille constitue une initiation à la première morale, et bien souvent cette première morale n’a rien des aspects éthiques qui reposent sur de véritables réflexions. Toute la difficulté réside dans l’appréhension de ce recouvrement moral qui ne doit pas non plus se manifester comme un déséquilibre inexplicable entre la morale familière et la morale en construction. Une famille catholique qui verrait sa progéniture entrer en niqab, ce n’est pas la famille qui me semblerait dans le faux mais la progéniture que je penserais en déroute, faute d’avoir su emprunter un chemin réflexif, ayant préféré un basculement violent hermétique à tout esprit dialogique. Quand j’emploie le terme d’une morale qui se construit, je réfère évidemment à un processus qui dure et qui suppose des plans, des fondations, des idées parfaitement assimilées.

K. Bouachiche : Encore une fois je ne peux qu’être d’accord avec ce que vous dites. À mon sens, je rejoindrais les propos de monsieur Nicolas S., le véritable problème vient des événements de 1968 qui ont déconstruit ce quadrillage moral, permettant ainsi des ouvertures non contrôlées pour une jeunesse en manque de repères. Difficile donc, dans ces conditions, de donner à notre progéniture un cadre légal qui empêcherait toute intrusion religieuse.

K. Deveureux : Je vois dans le religieux une posture métaphysique qui assouvit la crainte des apories du réel. Plus un discours se fait religieux à un âge où les préoccupations corporelles ne peuvent pas se nier, plus je sens dans cet emploi mystique de la religion (que ce soit par le niqab ou la lecture irraisonnée de la Bible) une manière judicieuse mais incomplète de faire retomber des pressions qui ne sont pas comprises. Si je vais mourir entouré de ma famille, je vais faire en sorte de tenir un discours circonstancié sur la survie de mon âme. Si je vais mourir familialement en sortant voilé ou en entrant en religion, j’aurai accompli quelque chose de pertinent si je suis en mesure de me questionner et de répondre aux autres questions. En revanche, si je ne suis pas en mesure de verbaliser ce passage aussi violent que l’instant de la mort, j’ai échoué et je suis tombé dans une métaphysique qui n’est pas différente des psychotropes qui donnent une sensation d’exaltation tout à fait éphémère. Pour que le niqab devienne un sujet de conversation tenable, il serait bienvenu de le déclasser des registres métaphysiques de la religion et d'en faire un sujet sans complément déformant.

vendredi 14 mai 2010

Born to amuse, to inspire, to delight...


Des raisons indépendantes de notre volonté nous empêchent en ce moment d’échanger nos lettres. Nous essaierons autant que possible d’écourter notre absence malgré les difficultés personnelles que nous rencontrons. Aussi nous invitons le lecteur courageux et philosophe à relire notre travail, à prendre la peine de discerner le premier et le second degré, et à en soutirer des enseignements ainsi qu’une ascèse de l’effort intellectuel. Nous avons défendu une rigueur souterraine, parfois de surface, et nous n’avons jamais voulu livrer une pensée préfabriquée. Ce qui s’est échangé ici est en quelque sorte la reformulation « burlesque » des cours que nous avons dispensés pendant les dernières années. Ceux qui n’auraient pas compris la différence entre le discours Académique et le discours à double entrée n’ont manifestement rien saisi au problème du raffinement de l’esprit. Par l’entremise d’un propos souvent contre-indiqué d’un point de vue scolaire, nous avons quand même respecté le nerf des théories, ce qui nous a certainement préservés de tous les embrigadements modernes que sont par exemple le communautarisme et la religion. Nous avons par conséquent œuvré avec des noms de scène parce que, notre vie durant, nous avons jugé que nos écrits purement académiques ne pouvaient faire autre chose que remporter les seuls suffrages de l’Université. Cette année d’ailleurs, nous achevons respectivement nos activités auprès du diplôme de l’agrégation française, et ce pour deux raisons : l’heure de l’éméritat est proche, et la disette du principe même du concours de l’agrégation ne nous semble plus représenter grand-chose sinon une lassitude compréhensible du public étudiant. Nous reviendrons alors ici une fois que nous en aurons terminé avec ce qui nous retient hors du monde tranquille. Mais nous ne savons pas encore exactement quand. En attendant, nous saluons ceux qui ont apprécié, régulièrement ou intempestivement, notre œuvre de rechange ou, s’il fallait le dire avec une meilleure pertinence, notre désœuvrement par voie épistolaire. Bien spécifiquement à tous,

K. Bouachiche, professeur des Universités, agrégé de sociologie, docteur ès lettres.

K. Deveureux, professeur des Universités, agrégé de philosophie, docteur ès lettres.

mardi 13 avril 2010

Portrait du sodomite en esthéticien.


Nous aimerions par la présente bifurquer du travail qui est le nôtre afin de parler d’un de nos collègues injustement rendu au silence. Bien que n’évoluant pas dans les milieux respectifs que sont la sociologie et la philosophie, il n’est pas erroné de considérer que Pierre-Emmanuel de la Path, zurichois à peine quadragénaire et professeur de vie, réunit par l’ampleur de son projet ces deux disciplines canoniques et affligées d’un considérable passif. Un temps l’élève du professeur Bouachiche lorsque ce dernier s’est retrouvé détaché pour enseigner en Europe de l’Est, monsieur de la Path s’était admirablement distingué par la volonté d’innover la méthode universitaire de la dissertation, mais aussi par le désir inamovible de prolonger l’exercice du savoir académique en y adjoignant la valeur ajoutée de l’expérience. Si bien que la vocation profonde de Pierre-Emmanuel a sans doute pris consistance dès lors que le professeur Bouachiche inaugurât son premier semestre exotique par l’univocité trompeuse d’un séminaire intitulé « Publicités du sexe : perspectives, problématiques et questions d’herméneutique ». Le contenu dudit séminaire devait leurrer une majorité des étudiants de l’époque car ils s’attendaient à une exposition systématique des techniques visant à promouvoir la sexualité à travers une stratégie de progression sociale. Or le professeur Bouachiche, réputé notoirement pour sa détestation légendaire des truismes maquillés en question, proposait tout au contraire de démarcher les principes du sexe avant que de les associer à des tentatives d’acheminement professionnel. Il fallait donc entendre la publicité du sexe comme une manière précise de montrer la mise en place d’une sexualité sociale avant que de prendre pour acquis que le sexe occupe une place omnipotente dans le tissu du quotidien. Ceci est d’autant plus inexact que la publicité du sexe, en dernière instance, alimente la duperie générale étant donné que la surexposition des discours sexuels témoigne du creux des pratiques supposées accompagner de telles discursivités. Il n’est nullement autorisé d’affirmer en corollaire que ceux qui en parlent le plus en font le moins, toutefois il est relativement sensé de penser que les sociétés sexualisées dans leur image renferment des indices de frustration de grande envergure. Le professeur Bouachiche avait d’ailleurs émis l’hypothèse polémique que le taux de SIDA par habitant ne mesure pas la désinformation d’un pays au sujet de la maladie, ni même la désinvolture des moyens de contraception, mais qu’il révèle a contrario les endroits où la sexualité est statistiquement élevée. Il avait conclu son propos avec l’humour cynique qui le caractérise : « Le préservatif étouffe alors il ne faut pas s’étonner qu’on le remise au cagibi. La performance escomptée de certaines positions du sexe exige du pénétrant la pleine possession de ses moyens, ce que le préservatif a tendance à amenuiser. Enfiler le préservatif, de la sorte, est comparable au pendu dont on recouvre le visage d’un sac noir ». Il n’y a pas lieu de discuter ce commentaire qui transporte au premier chef quelque chose de superficiellement humoristique et de fondamentalement véridique.
Quoi qu’il en soit, le jeune Pierre-Emmanuel n’était pas resté indifférent aux enseignements du professeur Bouachiche, et ce en dépit des exigences presque anthropophages qui qualifient les séminaires du professeur. C’est ainsi que la destination scientifique de Pierre-Emmanuel s’est forgée, au contact d’une sédimentation des savoirs tout à fait foucaldienne, inspirée par l’intrépidité des thèses présentées aussi bien que par l’évidence souterraine de quelques vérités qu'il n'est pas toujours diplomate de dire en public. Rapidement devenu thésard en cotutelle, sous l’égide bienveillante du professeur Bouachiche et de son directeur de thèse le docteur Alejandro Sassus, spécialiste de renom dans le sujet retenu par Pierre-Emmanuel, on a rapidement compris dans la communauté savante que ce travail allait devenir quelque chose de fédérateur. À tel point d’ailleurs qu’un comité interdisciplinaire, présidé par les soins du professeur Deveureux, devait se réunir dans l’optique de justifier de toute l’arborescence potentielle du travail soumis par Pierre-Emmanuel, à la fois prodige de style et de pénétration de la matière épistémique. C’est sans surprise que la thèse fut déclarée recevable à l’unanimité, un jury composé de chercheurs éclectiques lui ayant apposé les félicitations avec mention très honorable.
On regrettera cependant que ce travail n’ait pas été exploité par les milieux éditoriaux et on se permet sans transition de reprocher aux éditions Jacques Vrin de n’avoir pas accordé un intérêt respectable pour ce grand texte de science. Il s’agit ni plus ni moins que d’un De Arte Sodomitia, gros volume d’un millier de pages, recensant les débuts et les quelques déclins de la sodomie, dont on a repéré des persécutions en fonction d’événements historiques précis que seul Pierre-Emmanuel est en mesure d’expliciter dans le rapport d’une accointance engagée entre l’historicité et la sodoméïté. Tel qu’il est précisé dans la préface de la thèse avec ce style si personnel : « J’appelle sodoméïté l’action de la sodomie considérée du point de vue de sa persistance dans l’Histoire, tandis que, d’autre part, j’appelle sodomie l’acte instantané de pénétrer l’anus d’un partenaire, indifféremment de son sexe et de son consentement, ce qui délimite d’emblée les façons de sodomiser selon une action mimético-temporelle et selon un acte théâtral qui clôture motu proprio la tragédie du sexe en tant que pratique de soi à autrui ». Nous citons ce passage clé parce qu’il avait été sévèrement discuté par le professeur Deveureux à travers une critique très éclairée de Paul Ricoeur, qui, à en croire le professeur Deveureux, aurait dû figurer en note de bas de page à la suite de cet éclaircissement lexical dissociant sodomie et sodoméïté.
Il n’empêche que le De Arte Sodomitia, malgré ses thèses sémillantes et sa robustesse de caractère, est rapidement devenu un mythe de l’Université, tel le Necronomicon qui hante l’entendement des connaisseurs de science-fiction. En d’autres termes, l’ouvrage de monsieur Pierre-Emmanuel de la Path a été indexé par des comités assermentés qui ne dépendent en aucun cas de la juridiction scientifique des professeurs Bouachiche et Sassus, ce qui a contribué à la disparition progressive de l’ouvrage de même qu’au scepticisme des maisons d’édition qui auraient pu démontrer, en cette occasion, quelque velléité dans l’exercice de la décision marketing. C’est la raison essentielle qui a éloigné Pierre-Emmanuel de la structure universitaire. « Je n’ai rien à faire dans des milieux qui jugent qu’un texte écrit est plus interlope qu’un repaire de Cosa Nostra » a-t-il déclaré au Dauphiné Libéré du 14 janvier 1997, journal français influent qui se vend sporadiquement à Genève et Zurich, ce qui explique la tribune accordée à Pierre-Emmanuel alors que celui-ci avait contacté la rédaction du Dauphiné à la suite de sa mise en touche universitaire. Mais loin d’abandonner ce qu’il nomme avec transparence ses « enculades de salon » ou encore ses « raffinements du trou du cul », Pierre-Emmanuel a contre-attaqué son échec théorique en décidant de respecter à la lettre un précepte célèbre dans les affaires sodomites. Parti du point fragile des idées, il décida alors de se convaincre d’ériger la sodomie en art, d’aller en quelque sorte des semantics aux pragmatics, en se persuadant souverainement qu’il ne ferait dorénavant rien d’autre que de la sodomisation, que celle-ci soit institutionnelle, libre ou sui generis. On a donc pu fréquenter plusieurs de ses night-clubs à travers la Suisse alémanique et romanche, des maisons de liberté tenues par des professeurs de vie formés par Pierre-Emmanuel de la Path en personne, tous ces coins et recoins de la nuit faisant la promotion de ce qu’il est convenu de nommer « l’enculage à tout âge », ne serait-ce que pour sauvegarder le message démocratique voulu par l’auteur du De Arte Sodomitia, par ailleurs persuadé que la sodomie est un expédient plus indiqué pour atteindre l’orgasme. Sans faire état d’un quelconque étonnement pour ceux qui ont une sensibilité humaine accrue, ce témoignage propagé par ses épigones a séduit en grande proportion les milieux gays, et ce fut une soirée mémorable que celle où Pierre-Emmanuel devait officialiser sa bisexualité, profitant de l’événement pour s’enquérir de trente « beaux culs » volontaires (quinze hommes et quinze femmes callipyges, par souci évident de parité), y allant de toute une nuit d’intromissions et d’éjaculations consécutives, fêtant de la sorte son trentième anniversaire en très grandes pompes mais en se gardant attentivement d’être pompeux.
Bien que de telles habitudes soient en partie tenues pour excessivement discrètes, sachant le vent d’extrémité cognitive qui souffle de temps à autre sur la Suisse, Pierre-Emmanuel est souvent ennuyé par des accusations pathologiques qui veulent faire de lui ce qu’il n’est spécifiquement pas, à savoir un zoophile et, pire encore, un pédo-zoophile, en ce sens que certains esprits accidentés par le manque de discernement ont cru que monsieur Pierre-Emmanuel de la Path était le ravisseur d’une colonie de chiots dans les environs de Neuchâtel. Heureusement qu’une enquête sérieuse devait démontrer que les chiots étaient en réalité destinés à un trafic kurde supposé fournir de l’argent en vue d’organiser des passes clandestines entre les Balkans et l’Angleterre. Le procès qui s’ensuivit, d’autre part, ne fit pas le bruit qui aurait pu sévèrement remettre en question la légitimité de Pierre-Emmanuel dans sa fonction de « sodomite évangélique », hormis le fait qu'une disparition de petites chèvres dans une ferme de Lausanne, juste après le procès, a soulevé de nouveau l'indignation de quelques voix belliqueuses mais isolées, stipulant sans vergogne que Pierre-Emmanuel de la Path avait voulu se venger de ses comparutions en se défoulant sur d'innocentes chèvres. Cela est resté sans suite et Pierre-Emmanuel a vite rejoint une association militant contre tout acte de sodomie sur des chèvres, association de bienfaisance dont le siège est basé à Mumbai.
En conséquence de quoi, nonobstant les témoignages d’appréciation et de reconnaissance que les clients lui prodiguent avec force vivacité depuis tous les continents du globe (Sodomy out there and overseas avait un jour titré un papier républicain de l’État du Nevada), Pierre-Emmanuel a commencé la deuxième décennie du présent siècle en augmentant son degré d’anonymat compte tenu des doléances singulières qui sont venues saccader son humanisme un peu calviniste. Ceci nous a donc conduits à propulser sur le devant de notre scène épistolaire les qualités de monsieur Pierre-Emmanuel de la Path, qualités que nous louons pour leur persévérance et que nous essaierons dans un proche avenir de rendre publiques en éditant occasionnellement des extraits du De Arte Sodomitia.

lundi 8 mars 2010

Il faut relire Joseph Goebbels.


Mon cher Bouachiche,

Il faut croire qu’une technologie comme internet a décimé le monument de l’homme. Les plus optimistes trompent leur cerveau par une série d’espérances qui ne fait que trahir leur manque d’arguments. Mes étudiants soutiennent que les gens sont propriétaires d’assez de discernement pour savoir agir hors de la sphère virtuelle que représente le territoire d’internet. Je leur demande alors de me spécifier un type d’action qui dériverait ou qui s’émanciperait d’internet. Ils ne m’affirment que des banalités : fréquenter des copains, faire des commissions, aller au sport, participer à la vie politique etc. Ils ne se rendent pas compte que le domaine tentaculaire des mondes virtuels a posé ses ventouses là où les aspérités sont les meilleures : l’égo et le sexe, le Moi et l’appendice, l’être et son relief. Qu’on flatte les imaginations dépendantes comme on triture les sexes mous (asséchés chez les femmes), et l’on obtient la solution de l’harmonie. Internet est populaire car il vend des images qui touchent la subjectivité alors que toute vérité est objective : l’adolescent un peu laid s’invente un bikini pour évacuer le petit lait qui se caille, le chômeur de longue durée se motive en grossissant ses sites favoris de sites travaillistes, le fumiste consulte Wikipédia pour se constituer la science d’un repas parce qu’il y a de la noblesse à commenter la gastronomie en l’enrobant de citations, et Facebook accouche de groupes pour le plaisir de cumuler des « fanatiques » en augmentant les statistiques. Autrement dit, internet soulage toutes les volontés pendant que l’intellect subit la jachère. Mon propos ne consiste pas pour autant à exposer le contraire de ce que je dénonce, à savoir une société de savants cyniques, il se veut juste un avertissement thérapeutique. Ma pensée se résumerait de la sorte (très à proximité de ce que Schopenhauer a raconté les soirs d’hiver à son caniche) : l’intelligence est pouvoir d’objectivité; constamment menacée par les bassesses du vouloir, l’intelligence s’épuise et finit par se confondre en un cerveau de chien errant. Où l’action n’a plus de valeur dans l’agir car le sujet est déconnecté du monde objectif, ce même sujet, tel le chien qui se promène en poursuivant l’odeur des poubelles, marque des territoires. La vie ne se définit plus par la vertu, elle se détermine plutôt par le plaisir personnel de dire « J’ai été ici », « J’ai été à cette fête », « J’ai possédé cette femme », et ainsi de suite, sans nécessairement ajouter de subordonnée complétive. En bout de ligne il n’y a que le JE qui s’exprime, dans l’expectative de son adoubement. À la morale de l’action succède la morale de l’attraction de soi : internet permet à chacun de se prendre pour une entreprise qui a pouvoir de décider qui elle embauche et qui elle licencie. L’attraction de soi n’est que plus effective si un statut Facebook vient faire office de redondance. Qui douterait que son réseau d’amis ne se souvient pas des événements de l’heure écoulée, ne tarderait donc pas à écrire un sommet de science sur son profil : « Super la fête de ce soir ! ». Il signifie par là que ses employés approuvent sa politique de travail. Ceci dit, comme le commerce n’est pas toujours équitable, il y a des concurrents, et ce sont eux qu’il faut dénigrer, éliminer, délocaliser. La publicité de soi en tant que passion de se vendre, ce n’est que cela qui se déduit. L’avatar est la lettre de change du virtuel quand le corps a échoué à être dans le monde.

Il est donc aisé de conduire une société malgré la tendance au gigantisme de certains pays. Puisque le Web relit les personnes, il est le nouvel opium du peuple, la nouvelle suture ontologique qui substitue les dieux du monothéisme en bâtissant des Olympes çà et là. La suprématie sociale se mesure au nombre de ses fans (sur Facebook ou ailleurs). Alors que je ne m’investis sur ce réseau qu’à dessein d’y sonder les plus sombres facettes de la bêtise, un certain monsieur JBC a osé me contacter pour me dire quelque chose de scandaleusement familier : « Je suis fan de vous, j’ai créé un groupe et j’aimerais que vous en fassiez partie ». À l’évidence, je n’ai même pas pris le soin de répondre à ce petit avorton. Toutefois une vérification rapide m’a rassuré sur l’état de notre Olympe : vous et moi, cher collègue, n’avons que deux fans selon les données du groupe de monsieur JBC. Voulez-vous que je vous dise ? Cela me rassure sur l’état de ce que nous enseignons : la sociologie et la philosophie n’appartiennent pas aux mondes virtuels, elles discutent de ces mondes. Ici même, nous discutons entre nous. Il est réjouissant de ne pas crouler sous les commentaires insupportablement stériles même si nous en avons essuyé quelques-uns. Nous n’avons pas de compte à rendre, et si la population suppose qu’une discussion est possible, elle devra s’acquitter des principes de la critique kantienne pour ne pas que les débats se terminent là où commence le conflit d’opinions. Une vraie discussion n’a pas de fin, on se résout à la clôturer. Une fausse discussion est bruyante, confondue par l’intérêt de se faire remarquer, entrecoupée d’approximations et fondamentalement limitée par les emplois du temps de ceux qui ne méritent même pas qu’on les écoute. Pourquoi ne puis-je parler à un étudiant ? Parce que je sais qu’il ne sait pas, alors je voudrais qu’il le sache et qu’il ne vienne pas me déranger. L’étudiant, en sachant son ignorance, réussira à réanimer son intelligence sous sédatifs. Or la majorité des élèves perd du temps à un âge où leurs cerveaux sont pourtant les plus réceptifs du point de vue biologique. Ils ont des engagements amoureux, des émissions de télévision à voir, des domaines « olympiques » à entretenir, des meubles à aller choisir pour leur appartement qui ne symbolise que l’avant-scène de leur caveau familial. Ils gaspillent leur temps alors qu’ils apprendraient beaucoup plus en étant seuls, sans autre forme de société que celle du cerveau. Mon ambition est vaste : assassiner les corps par un cancer inversé des cervelles. J’aimerais qu’une hémorragie de neurones emplisse les phallus pour que les saillies soient épistémologiques. J’aimerais que la crasse nullité des femmes se guérisse par des sodomies informatives. Mais cela n’est pas vraiment envisageable. Les femmes s’habillent en vagins disponibles, semblables les unes aux autres, exigeant de certains chefs qu’ils leur fassent signer un contrat longue durée. Mais puis-je vraiment choisir dans le semblable ? On me demande donc de préférer une prostituée à une autre, ce que je ne saurais faire.


Par conséquent, un tel convoite son Olympe, un tel est jaloux, puis un tel se renfrogne en accomplissant l’acte le plus séditieux du XXIème siècle : il signifie sa désapprobation en quittant le groupe d’un tel et en rejoignant la société de tel autre. Sans autre forme de procès qu’un jeu de saute mouton, les avatars d’Internet galopent, batifolent, marivaudent.
Le dehors s’assimile au monde virtuel à une exception près : ce que je peux faire sur Internet, je ne le fais pas dehors. Ainsi le dehors s’aseptise. Il y a un décalage maladif entre la profusion des actions virtuelles et la rareté des actions effectives. Le seul moyen d’exister dans le dehors, c’est de mourir. Je préconise le suicide des avatars par le suicide de leurs patrons respectifs : qui ne sait plus exactement comment il s’appelle doit se suicider de façon spectaculaire pour avoir le plaisir d’avoir agi de manière autonome. Dans les grandes métropoles, les usagers des transports en commun se plaignent des retards. En ce qui me concerne, je salue les personnes qui se suicident dans le métro. Je veux ici même encourager le suicide en public s’il est une preuve d’action autonome. Tant pis pour les jeunes femmes complexées qui se vident de leur sang dans les baignoires; elles gagneront en autonomie en se tirant une balle dans la tête dans l’autobus. Car n’oublions pas une chose, cher Bouachiche, l’avatar est certes un déguisement de la médiocrité, mais il est bien plus encore, c’est-à-dire qu’il est une liposuccion, une étape de l’esthétique de soi, un premier pas vers la falsification de sa personne. « Lolita », le plus souvent, dissimule une adolescente au physique ingrat, éventuellement anorexique, mais qui se transformera en redoutable séductrice pour qui ne sait pas distinguer le discours romantique véritable d’une pâle imitation d’intelligence verbale. L’anorexique, dont le corps est moins visible que sa copine éventuellement boulimique, doit encore plus que les autres chercher le spectaculaire de sa fin. Un petit corps, ainsi, doit réfléchir davantage : déjà qu’il est relativement invisible aux yeux de la société hypocrite, il est nécessaire que sa petitesse adopte un moyen de reconnaissance ostensible. Si donc des anorexiques venaient à lire ce message, je leur conseille d’aller se noyer dans les fontaines catholiques où l’on jette des pièces à destination de son intercesseur chérubinique. Non seulement elles feront hommage à Notre-Dame des Douleurs, mais en plus elles gonfleront sous l’effet de la noyade, ce qui leur donnera la consistance qu’elles n’avaient point dans l’existence en même temps que cela épouvantera les âmes. Et plus tard, dans la soirée, des commentaires outrecuidants suivront sur Facebook : « Honteux de se tuer dans les fontaines de Dieu ! ». Quoi qu’il en soit, pas moins honteux que de faire semblant de compatir dans le monde pour ensuite détester dans le virtuel. C’est là une racine du nouveau nazisme : le virtuel juge et condamne, le monde objectif s’emprisonne. Pas étonnant, mon cher Bouachiche, que nous ne soyons que deux à nous entendre. Nous disons objectivement ce que tout le monde accepte virtuellement en le contestant toutefois dans le réel. Pour quelle raison ? Parce que le virtuel n’engage à rien tandis que le réel rendrait effective l’inutilité des sainte-nitouches qui se plaignent de gens comme nous tout en devenant pires derrière leurs Avatars. Il vaut mieux paraître qu’être quand l’être a disparu dans un je ne sais quoi de propagande subjective. Puissent les avatars se souvenir que Goebbels, un maître de propagande, a fini par opter pour les recommandations du suicide. Ce fut son autonomie parmi le système qui lui soufflait son existence. Goebbels, de la sorte, est un meilleur mort que ses collègues qui ont attendu la pendaison. Il fut une fois autonome quand les autres furent jusqu’au bout des avatars.

À vous pacha Bouachiche,

K. Deveureux

lundi 1 mars 2010

Hitler avait un toc.


Mon cher ami,

Votre discours m’a bouleversé les sens. Je suis en passe de rejoindre votre éventuel « club de fanatiques étudiants ». J’admire vraiment votre perception analytique du nouveau nazisme qui prend forme en chacun de ces êtres rongés par le désir de contrôler un territoire virtuel. Ainsi Second Life ne serait qu’un troisième Reich en puissance. Je me suis alors fait la déduction suivante : pourquoi exprimons-nous ce désir ardent de reconnaissance et de contrôle sur un espace web prédéfini ? Est-ce que l’absence de réalisation de soi par le travail est à l’origine de cette dépendance morbide ? Ou est-ce dû au manque cruel de courage pour oser s’affirmer dans une réalité trop difficile à envisager ? Pourquoi notre image nous pose des problèmes d’intérêt ?
J’ai déjà évoqué la quête de Monsieur Andy W. et sa maxime du quart d’heure de gloire mais ceci n’est que la partie émergée de l’iceberg. L’homme aurait-il donc un besoin naturel, causé par sa conscience, de projeter une image si parfaitement construite que finalement elle aspirerait toute l’énergie vitale de l’âme afin de permettre la reproduction de ses miasmes ? Nous rejoignons ainsi les croyances des Aborigènes concernant l’outil photographique. Cette quête sacerdotale n’est-elle pas un substitut à la lutte pour sa propre survie ?

Internet se traduit finalement comme la nouvelle lutte des classes. Un combat pour le pouvoir, seule forme omnipotente de reconnaissance et de revalorisation de soi. Nous avons donc une véritable déperdition dans l’approche constructive du soi. Vous le dîtes si bien : on ferait bien mieux d’acquérir la connaissance de sa rue avant de se proclamer aventurier de terres lointaines. Un symptôme sociologique a fait son apparition. Il traduit bien ce malaise social qui consiste à rapidement se construire un avatar avant même de s’établir comme être possédant une âme et une conscience. Ce trouble obsessionnel du comportement, appelé TOC, traduit parfaitement le manque de connaissance du « Surmoi ». Hitler n’avait finalement qu’un toc dû au manque de reconnaissance de ses dons artistiques. La distance entre la projection inconsciente de son être et sa véritable nature a provoqué la perte de nombreux Juifs. Il est par conséquent nécessaire pour ces fascistes du web en devenir d’adapter une personnalité hitlérienne à leur(s) avatar(s). Ainsi une dépendance ponctuée de frustrations se crée. Plus le temps passe et moins l’affranchissement de sa propre représentation construite est possible. Nous sommes face à un dilemme récurrent de nos sociétés modernes.
Dans ce monde omniscient à l’individualisme exacerbé la pression sociale pousse les hommes dans ce retranchement qu’on appelle « avatar ». Le TOC reste donc le signe avant-coureur d’un glissement irréversible vers une personnalité construite devenue indépendante de son esprit créateur. L’obsession du contrôle devient pressante dans ce monde contemporain où tout nous échappe. Les hommes se perdent dans une communication et une économie devenues virtuelles. Plus les éléments « repères » de notre équilibre mental sont éloignés de notre perception consciente et de notre environnement immédiat, plus nos comportements sociaux deviennent « borderline ». J’illustre donc mes propos en disant ceci : une corrélation existe entre la distance cosmique qui persiste à travers les grandes sociétés leaders des marchés et une attitude d’anorexie ou de dépendance accrue à la chirurgie esthétique – la fluidité des richesses n’entraîne pas forcément la fluidité psychique des populations qui dépendent des gros marchés.

La complexité de l’ « avatar » réside dans le clair obscur de l’intimité. Je m’explique : aujourd’hui nous existons par l’exposition de nos actes séculiers les plus basiques. Et pourtant, ces données révélées sur des sites communautaires paraissent pertinentes au moment où le clic sur la touche « entrée » est effectué; mais le temps fait son œuvre. Je cherche de la sorte à éclairer le trouble qu’un profil Facebook peut apporter à une construction de soi. Facebook est un tatouage de nos vies que nous ne pouvons enlever, une aliénation à notre passé comme ces vieux bikers américains qui arborent sur leur avant bras des jeunes filles en bikini, devenues toutes fripées avec l’usure des années. En conséquence de quoi le contrôle de nos évolutions est ainsi engagé. Nous ne pourrons plus nous excuser de nos erreurs passées, nous aurons à jamais une empreinte indélébile de nos vies. Peut-on avoir une idée de la force destructrice de ne pas pouvoir oublier ses actes regrettés ? Non, nous n’en avons aucune. La tectonique des comportements humains devient, grâce à Facebook, un tsunami identitaire. Pour conclure, j’endosserai le rôle de prophète de la sociologie : la perte des valeurs réelles donnera à l’humanité sa perte.

Bien à vous,

K.B