jeudi 7 juillet 2011

Les réseaux qui comptent.






Mon cher collègue,

Votre contribution à l’élucidation de la société est si adroitement formulée qu’elle appelle de ma part la réponse aux vérités urgentes que vous questionnez. Ce qui m’a atteint dans votre argumentation, c’est la création d’une nouvelle agglomération de personnes : les « sans papiers » de la connaissance, que l’on pourrait également nommer les banlieusards du diplôme. On doit interpréter cette accréditation négative avec les données positives de l’expérience. Vous supposez donc quelque chose comme « être dans les bons papiers » dès lors qu’il s’agit d’évoluer ou de s’extraire avec succès du monde de l’enseignement supérieur. C’est ce que je veux discuter en votre compagnie.
Tout d’abord, il faut se demander ce que c’est qu’un sans-papiers dans une société moderne industrielle. Le grossissement exponentiel de nos services administratifs définit l’identité des personnes comme répondant à une série massive de critères abstraits – avoir un numéro de sécurité sociale, avoir un numéro étudiant, posséder un code bancaire etc. Le sans-papiers est celui qui n’est pas en mesure de satisfaire à l’identité surmultipliée de la présence administrative. J’entends par là qu’un génie auquel on aurait fait des misères dans un pays, s’il venait à fuir ses origines pour rejoindre un endroit comme la France, eh bien ce génie ne serait pas grand-chose en comparaison des individus qui bénéficient de l’itinéraire-papier de l’identité personnelle. C’est en ce sens qu’on obtient un premier classement ainsi qu’une première porte ouverte à l’officialisation de la médiocrité : on vous pardonnera d’être un minable si vous avez des papiers (le sans emploi qui cumule ses mandats en vertu de son parcours administratif), mais on ne vous reconnaîtra pas le génie si vous êtes par exemple un griot d’Afrique, c'est-à-dire un sage qui transmet oralement ou musicalement l’histoire africaine. Il se passe en outre un phénomène discutable sur notre territoire : l’obtention d’une identité semble plus rapide si vous n’apportez au pays aucune compétence reconnue. C’est la raison pour laquelle un certain nombre de « cerveaux » d’Afrique préfèrent rejoindre le monde périphérique de la francophonie plutôt que le berceau typiquement français de l’Hexagone. Il s’agit ici d’une volonté gouvernementale que j’ai déjà explicitée : plus on affaiblit la pensée d’un peuple, moins celui-ci a de chances de poser les questions pertinentes au pouvoir. Par conséquent, l’extrémisme y voit l’opportunité d’intégrer un discours de dénonciation alors qu’il ne fait que jouer le jeu d’un pourrissement des esprits.

On peut retenir ainsi que le sans-papiers est un être formellement dévalorisé. Vous avez d’ailleurs brillamment rappelé que les valeurs sont l’aboutissement d’un glissement des morales. Or, en tant que la valeur personnelle est une régression de la morale universelle, on comprend parfaitement que l’identité administrative est un expédient utile pour définitivement clôturer le débat de l’identité personnelle. Avoir des papiers, c’est posséder une première membrane de valeurs – la philosophie parlerait ici d’une axiologie de premier ordre. N’avoir au contraire aucun soutien-papier, c’est appartenir au clan des marginalisés de l’administration, ceux dont on dit qu’ils ne sont solvables nulle part. Les sophistes de l’Antiquité ainsi que les professeurs des Universités du Moyen Âge, connus pour leurs vertus itinérantes, auraient de nos jours été perçus comme des romanichels du savoir. D’une certaine manière, vous et moi, nous avons été ces « Gitans » de la science. Mais la société nous a arraisonnés avec moins de cynisme qu’elle ne cherche actuellement à niveler par le papier les qualités profondes de tout un chacun. Il devient donc très important de posséder sur ses papiers les inscriptions qui comptent. Comme le papier administratif est devenu la clé d’une reconnaissance sociale, on veut en quelque sorte « customiser » ses papiers en les dotant de ces atouts qui vont marquer la différence. Autrement dit, puisque ce ne sont plus les qualités d’esprit qui font les compétences, ce sont les papiers qui stipulent des savoirs. On m’objectera que les qualités d’esprit nous aident à détenir les « bons papiers », cependant je vais démontrer que c’est une objection fallacieuse.
La France est un pays singulier puisqu’elle exige très tôt de ses jeunes générations qu’elles soient convaincues de ce qu’elles vont faire. Un excédent d’évaluations scolaires assassine l’émancipation des esprits pour le compte d’une application de la méthodologie commune. Il faut « être du système » ou « ne pas en être », ce qui constitue la première détermination de ses papiers futurs. Les élèves pâtissent d’être constamment jugés, évalués, brimés dans l’expression de leurs libres facultés. Pour prouver ce que je dis, lorsque je corrige les copies des concours d’entrée aux Écoles Normales, on me dit que je peux (et même que je dois) disqualifier les candidats qui n’ont pas su rédiger une phrase d’accroche convaincante. C’est donc une analogie rapide mais efficace que je veux faire : si tout se joue dans une phrase d’accroche, c’est que d’une certaine façon tout se joue déjà aux premiers moments de la vie scolaire. Il y a ceux d’une part qui mènent la barque, qui rament pour le système dans l’inconscience de l’application des règles implicites qui définissent l’excellence uniquement d’un point de vue méthodologique, et ceux qui ne sont pas en équilibre sur la barque, ceux qui rament quand même mais qu’on accuse de ramer dans le sens inverse du courant fluvial. Sauf que si l’enseignement et les facultés de l’esprit s’apparentaient au calme d’un fleuve qu’on nous demande de remonter étape par étape, cela se saurait. L’esprit est un bateau ivre tandis que l’école est une cure de désintoxication malsaine. J’entends par ce paradoxe que l’école française est toxique car elle ne cherche pas à soigner les plus ivres, elle cherche à les éliminer. On pourra dire que la sécurité de la continuité est favorable à la mise en place de projets nouveaux, sauf qu’il faudra qu’on m’explique comment faire entrer une matière innovante dans une matière nécrosée jusque dans ses principes obsolètes.

Par conséquent, à ne lire que les interprétations américaines sur notre système d’enseignement, on constate que notre dispositif des Grandes Écoles sert moins à qualifier des connaissances pour la communauté qu’il ne sert à produire et asseoir une aristocratie qui se renouvelle implicitement. En revenant à notre problème des « sans papiers » de la connaissance, on déduit que ces laissés pour compte sont tous ceux qui composent la masse des étudiants qui ont été, sans le savoir, depuis très longtemps exclus de la possibilité d’obtenir les « bons papiers » de la connaissance. Je le répète : tout se joue aux premiers instants de la scolarité si vous êtes un élève de France. Les dossiers scolaires constituent l’identité-papier des jeunes élèves, et ces dossiers ne prennent pas en compte l’ivresse et les irrégularités de la vie. De très mauvais sociologues me rétorqueront que l’ivresse, en effet, c’est la consommation excessive de l’alcool chez les jeunes. Eh bien ces sociologues se trompent ! L’ivresse et l’irrégularité, c’est la croissance des enfants, c’est la difficulté de devenir un corps adulte dans un univers où l’on voudrait que vous répondiez aux réquisits d’un cerveau adulte méthodologiquement abouti. Aussi, ceux qui réussissent tout, qui ont des dossiers scolaires bétonnés par l’excellence méthodologique (je tiens beaucoup au fait que l’excellence soit définie dans ses rapports avec la méthode car les plus grands génies du monde n’ont eu que des rapports antagonistes avec les méthodes scolaires en vigueur), ce sont le plus souvent ceux qui ne sont ni dans l’ivresse, ni dans l’irrégularité, c'est-à-dire les enfants dont les familles sont tranquillement reposées dans l’assiette de la société. La société « roule » pour eux, donc ne nous étonnons pas qu’une majorité d’enfants d’enseignants accède aux postes d’enseignants. La vie de l’enseignant est sans ivresse et sans irrégularité, pourtant la connaissance est ivre et imprévisible. On comprend que nos Universités ne trouvent rien (surtout en sciences humaines) car les bons lettrés de l’aristocratie ont passé les étapes non pour diffuser les savoirs, mais la plupart du temps pour avoir la tranquillité de continuer à lire de bons romans. Je ne m’étonne donc guère de voir fleurir depuis une dizaine d’années l’embourgeoisement du concept, en l’occurrence la symbolisation ploutocratique toujours plus outrancière du professeur de philosophie, qui doit nécessairement être un dandy intemporel (Alain de Botton), un riche héritier qui parle en douceur et qui hésite entre l’écriture et les médias (Raphaël Enthoven), une fille connue qui n’a rien de philosophique (Mazarine Pingeot), voire un gros balourd richissime qui s’enivre de ses vérités aigries en tenant des discours boulimiques d’ego (Alain Finkielkraut). C’est donc cela, en définitive, l’image de la philosophie française. Il n’y a pas de quoi s’étonner d’une désaffection de la matière, en complète hypocrisie d’ailleurs puisque chaque année, à une époque de juin, on nous tiraille avec les fameux sujets de philosophie. Je préfèrerais qu’on étudie les réalités de cette discipline, à savoir les moyens aujourd’hui nécessaires pour l’enseigner.
Il n’empêche, ce que je veux illustrer, c’est que tous ces personnages que je viens de citer ont tous en commun qu’ils jouissent d’un réseau, c’est-à-dire des « bons papiers » de la connaissance. Dans tous les mondes possibles, ces personnages auraient réussi à se placer car ils ont cette chance, dans nos sociétés laïques, qu’ils peuvent être suffisamment non-ivres et non-irréguliers pour se permettre de créer eux-mêmes la preuve de l’existence du Dieu qui leur convient. Ainsi, puisque tous les mondes possibles sont dans l’entendement de Dieu, il est préférable d’évoluer sous un Ciel laïque habité par un Dieu dont nous connaissons, en vertu de nos papiers, les causes finales. Le privilège ultime de l’administré de la connaissance, c’est qu’il peut se livrer à un libertinage intellectuel en simulant le dialogue, alors même qu’à l’instar d’un Dom Juan de plus en plus redouté par Sganarelle, il peut y aller de sa profession de foi de l’hypocrite en ne craignant pas d'être démasqué, sinon par une autorité transcendante ou une Statue de Commandeur en mouvement. Que faut-il entendre par ce libertinage intellectualisé ? Simplement la faculté d’être un dandy qui présente ses connaissances sans valoriser l’effort que cela coûte en théorie (mais cela est impossible pour le libertin de la connaissance car, par définition, il ne s’est pas efforcé d’atteindre sa place, on la lui a donnée tacitement dès ses premiers pas dans l’institution – nous avions déjà calculé le cas d’Alexandra Besson, finalement vertueux du fait qu’elle ne s’inscrive pas encore dans la finalité du schéma que je décris), qui vante les mérites de la vie délicate (typique des bourgeois qui enseignent aux ouvriers le « comment vivre heureux »), et qui de surcroît se surexpose dans les médias afin de faire de son image l’icône incontournable d’une valeur universelle d'après sa stricte valeur personnelle.
Un point de méfiance doit pourtant être soulevé par la philosophie morale classique, régulièrement usitée par ces grotesques libertins, parfois littéralement dom juanesques au sens le plus péjoratif où nous devons désormais l’entendre. Kant, avec l'impératif catégorique, nous apprend que la maxime de notre action doit s’implémenter comme si elle devait initier un processus salubrement universel. En d’autres termes, si je choisis de montrer l’exemple en établissant une théorie de la souffrance des animaux en la pourvoyant de solutions concrètes, je suis dans une forme d’application de la morale kantienne. Mais, à bien interpréter la chose, toute action ne devrait donc dépendre d’aucune inclination naturelle. Ce que l’on fait, on le doit faire pour la bienséance du cosmos. Partant de là, ce que l’on fait, on doit s’attendre à ce que d’autres le fassent car nous le faisons effectivement pour le maintien des valeurs universelles. Je demande donc ce que sont ces personnages que j’ai cités dans l’optique d’une morale kantienne ? Certes, ils ne sont pas responsables de certaines déterminations administratives. En revanche, c’est là ma question et celle, sans doute, de tous les « sans papiers » de la connaissance : comment se fait-il que la maxime de leurs actions, pourtant si vertueuses en apparence, ne trouve pas à s’universaliser ? Est-ce que c’est la cause d’un manque de places dans les grandes sphères administratives et que, du coup, les places électives doivent être absolument réservées à ceux qui ont les papiers ? Ou est-ce plutôt une raison de penser qu’il existe en effet des bons et des mauvais papiers, comme il existe une bonne et une mauvaise rhétorique, et que même le génie qui possède des papiers « moyens » échouera contre le laborieux bourgeois qui détient les papiers d’excellence ? Tout ceci, dans la confusion de son énonciation, met en évidence la nature des RÉSEAUX QUI COMPTENT. La méritocratie est un concept vide car les bons papiers dépendent d’une combinaison de critères respectivement déterminés (la famille, la religion, la moraline) et plus ou moins libres d’accès (l’école mais la bonne école, l’intelligence mais celle de la méthode, le réseau social mais celui qui compte), ce qui, au final, procède d'une arithmétique où je ne distingue aucune intelligence. Et moi-même, je l’avoue contrairement à ces infatués, j’ai été aussi bien déterminé qu’inégalement chanceux.

K. Deveureux

mercredi 6 juillet 2011

Malaise tribal.




Mon ami,





L’été m'a toujours rendu maussade. Les chenilles deviennent des papillons et la laideur laisse place à la beauté de la nature. Les hormones fusent de toutes parts et notre vision du monde se transforme en un rose chamallow plein d'édulcorant qui nous écœure à jamais. Ces temps-ci, je fais moi aussi le bilan. Ma calvitie reste bien implantée sur mon crâne, et ce mauvais jeu de mots illustre à merveille ma condition d'homme qui se décompose. Mon regard est appesanti par une sensation alcoolisée due à l'enivrante odeur de l'humanité en fleur. Ma vie est bien peu de chose à ce jour. Tel Desmond Morris et son zoo humain, je n'ai pu m'extraire de ma condition de sociologue rongé par la rancœur et le cynisme. Je cherche toujours à espérer qu'un jour moins triste supplantera les longs mois de solitude du savoir que je ressens. Mais rien ne vient.





J'erre dans les couloirs de l'Université tel un corps sans âme qui cherche refuge dans le ventre de sa mère. J'entends même les quolibets de certains de mes étudiants qui surviennent au moment même où je déambule devant ces silhouettes si pleines de vie. Alors, dans ma tête, surgit la tirade de Cyrano, et je m'imagine tenir ces mêmes propos face à ces « sans papiers » de la connaissance. Mais le fait simple de considérer l'énergie nécessaire à l'action d'une telle requête me contraint à passer mon chemin. Je me ballade donc. Tout comme je l'ai toujours fait. Et je me plais à repasser dans ma mémoire sénile les passages de ce zoo humain qui me fit tant sourire lors de mes premières années de fac. Cette thèse de surpopulation planétaire qui nous contraint à revoir des moyens d'extermination en masse pour notre salubrité mentale me fait rougir d'émotion. Tout comme la « Gloïre » de notre bon ami Boris, celui qu'on paye avec de l'or pour aller chercher au fond du lac, avec ses dents, toutes ces choses qui pourrissent par nos regrets et nos hontes, et qu'on paye en or massif pour endosser toute culpabilité. Ainsi, en ces temps si pressants, on s'accommode de la violence. Un drame survient et on exprime lamentablement sa compassion envers la famille de la victime sans même prendre conscience de notre responsabilité dans ses conséquences sociologiques. On relate un fait divers, on s'émeut, puis je vomis dans mon coin le désespoir sociologique qui m'étreint. Est-ce la fin de ma vie spirituelle ? Suis-je atteint d'un glaucome de la pensée ? La ménopause de la réflexion est-elle arrivée ?
Bien sûr, j'évoque ici un éventuel vague à l'âme qui me ronge tel un cancer des os mais les symptômes que je diagnostique sont réels.





Notre combat face à la morale a été rude. Cette créature vivace qui s'étend insidieusement, telle une plante carnivore sitôt qu'un domaine de pensée est en friche, elle fut difficile à exterminer. Aujourd'hui, nous y sommes parvenus. Vous me direz qu'il existe encore de la moraline dans chaque atome que compose notre société et je vous répondrai que vous avez tort. Outre la thèse de Desmond Morris que je défends ardemment, suivant laquelle la violence naît de la frustration d'un désir refoulé par notre incapacité à nous extirper de la condition sociale à laquelle nous appartenons, nous possédons une compétence toute particulière qui nous aide à nous détacher de toute analyse sociologique d'un événement effroyable, et ceci se fait par l’intermédiaire de la « Gloïre » que représentent certains médias. Nous avons vaincu aujourd’hui les trois symboles de morale présents dans nos sociétés, à savoir celui de la Religion, celui de la Politique, et celui de la Famille. N’ayant plus de stimuli moraux qui favorisent la soudure du lien social, nous avons développé ce qu’on appelle aujourd’hui un panel de « valeurs ». Ces valeurs ont pour objectifs de remplacer les morales globales d’une « super-tribu » (ainsi s’exprime la définition de Desmond). On assiste donc à une délocalisation de la morale : elle passe d’un rang national à un rang individuel mais elle ne se déplace pas seulement, elle régresse également. En effet, une valeur est une habitude de caractère qui, avec l’évolution de notre personnalité, s’impose comme une conduite morale. L’inconvénient avec ces sous-morales, c’est leur singularité. Il existe des milliards de valeurs propres aux milliards d’individus. Difficile donc de remettre en question cette moraline locale qui régit le comportement d’un individu par la bêtise et la stupidité. Les choses se compliquent lorsque ces moralines se rencontrent et tentent de se soumettre l’une l’autre. On assiste à ce moment précis à un déferlement de violence et à une rupture de la raison pour retrouver un instinct animal dans cet immense zoo humain.

Fantômatiquement vôtre,




KB

vendredi 10 juin 2011

Crise de l'enthousiasme (laideur ontologique).








Mon cher Bouachiche,







Récemment je me faisais des réflexions d’ordre esthétique. Maintenant que j’ai atteint la sévérité d’un visage sexagénaire, je me vois avec la face que je mérite. Mon cou est l’œuvre d’un dessèchement typique, patient de ces aridités naturelles qui ne touchent pas que les fumeurs mais aussi ceux qui se préparent à devenir de grands vieillards. Aussi, quand j’observe le reflet de moi-même sur la surface d’un miroir, je distingue les symptômes du grand âge et peut-être les signes avant-coureurs de la sénilité. Mes joues sont creusées de maigreur scientifique, c'est-à-dire que la force des idées l’a emporté sur l’élan vital de ceux qui sont nantis de grosses joues. Les réserves de vitamines, c’est moins dans le corps que dans la tête que je les ai faites. Ma bouche, elle, résulte d’une progressive annihilation du sourire. Quand je ris, on croit voir se distordre un mécanisme de mauvaise bile noire ; si bien que toute manifestation de joie est encore la victoire d’une substance résiduelle de grave dépression nerveuse. Mon front, naturellement dégarni, surmontant cette organisation expressive qu’on appelle donc le visage, n’est pas non plus épargné par les constituants d’une existence qui s’est amenuisée sous le Blitzkrieg du monde universitaire. Je crois par conséquent que je suis devenu l’archétype du professeur bientôt émérite : je me suis enfermé dans la prison d’un physique circonstancié. Peut-être que si j’avais été un bel homme, j’aurais été mal considéré par mes collègues. Mais il y a pire : je crois que j’ai naguère été bel homme et que je me suis transformé en un personnage au physique indifférencié de sa fonction. Je me suis enlaidi presque par volonté alors même que, ironie du sort, j’ai souvent enseigné l’Analytique du Beau de Kant.






Ces réflexions, je me les suis faites en lisant un roman de Don Delillo, intitulé Bruit de Fond. Dans ce livre, il est question de gens qui vivent dans un monde qui semble dépourvu de hasard. Pour eux, tout est le fruit d’une nécessité et d’une parfaite organisation cosmologique. Rien ne doit sortir de ses gonds sémantiques et toute syntaxe sera la preuve formelle d’une vérité éternelle transférée dans la verbalisation. Mais ces gens subissent à un moment inattendu (forcément) une perturbation. Le chemin établi de leurs vies se retrouve soudainement secoué par l’intervention de la contingence. Ils ressemblent en ce sens à ces poissons tranquilles que l’on pêche un dimanche matin, dans un lac du Montana, et qui se dandinent sur le bois humide de la barque qu’on a louée pour aller faire cette partie de pêche – j’ai toujours apprécié l’observation d’un poisson en train d’agoniser ; on y repère le souffle vital en voie de disparition et plus la bête se meut, mieux elle se meurt. Ce sont donc des personnages qui remontent à la surface de la vie et qui en subissent la nécessaire asphyxie. Enterrés dans leurs certitudes, ils sont jetés hors d’eux-mêmes par un wagon de produits toxiques qui vient de dérailler.






Parmi ces groupes de gens vaccinés contre toute intranquillité, il y a un binôme de professeurs qui pourrait s’apparenter au couple intellectuel que nous formons. Sauf qu’ils n’ont vraiment aucun recul sur la vie, excepté, bien sûr, dans les situations critiques où des produits toxiques sont en jeu. Alors que nous ne cessons de remettre les choses en question (ce sont les devoirs de la sociologie et de la philosophie), eux gravitent autour de leur Moi, s’interrogeant sur la mort, et plus spécifiquement encore sur les conditions de possibilité de leur propre disparition. Rien d’autre que des égoïstes dérangés sur la ligne droite de leur pathétique parcours vital ! Dans cette perspective précise, ils sont bien l’illustration du professeur contemporain : un homme souvent frustré de n’avoir pu accéder à des positions plus visibles et influentes, qui se réfugie dans un vague encyclopédisme pour finalement ne faire que donner des cours à un auditoire désintéressé. Plus le professeur enseigne dans les petites classes, plus sa frustration est immense. Le paradoxe est d’ailleurs exquis : plus le professeur gravit d’échelons, plus son enseignement se spécialise. Or ce sont les plus médiocres, du coup, qui sont chargés de faire l’éducation des enfants en dispensant un savoir généraliste, lors même que ce devrait être les meilleurs qui se chargent de la formation intellectuelle des plus jeunes. Je note d’autre part, en France, la présomption intellectuelle des professeurs des Ecoles, en l’occurrence les anciens instituteurs, qui ne tarissent pas de compliments sur leurs activités. Mais je prétends que la grosse majorité de ces gens-là a depuis longtemps compris les bénéfices de la bouche qui dit tout le contraire de la pensée : sur la voie publique ils récitent les principes de la responsabilité enseignante, mais sur le circuit du privé ils se prélassent dans une épouvantable paresse en se disant que, de toute façon, ils seront toujours soutenus par un syndicalisme galopant ainsi que par un mythe français qui veut que, quelque part, on continue de faire confiance à ceux qui offrent à nos enfants leurs premiers repères d’intelligence.






La conclusion de ce premier point, c’est que quelque chose doit définitivement se réarranger dans nos établissements d’enseignement parce qu’ils engendrent une fomentation de tous les égoïsmes professionnels. Don Delillo le démontre bien à sa manière : les professeurs touchés par la catastrophe écologique ne cherchent pas à aider de leur savoir potentiel, ils cherchent plutôt à sauver leur peau en regardant les autres tomber comme des mouches. Pire encore, ils sont eux-mêmes alimentés des rumeurs transmises par les médias, ce qui prouve bien, en dernière instance, l’extinction de leur instinct de savoir en même temps que l’affirmation de leur instinct grégaire. Le professeur n’en sait pas plus que ses élèves ; dans les situations où la vie compte davantage que la bonne réponse sur une copie, tout le monde revient à égalité d’ontologie. On s’aperçoit ainsi des grotesqueries relatives aux milieux intellectuels, si bien décrits par Marcel Proust. L’intelligence et le génie, sans aucun doute, c’est la force d’intégrer à soi-même des idées qui nous contredisent plutôt que de se pavaner dans un segment du monde où tout le monde partage des connaissances identiques et sans portée véritable sur les problèmes urgents.





Vers le premier tiers du roman, pourtant, il se met en évidence une réflexion qui fait toute la différence et, de ce fait, toute la prestance d’un livre inoubliable. Le narrateur (l’un des professeurs dont je parlais, titulaire d’une chaire sur la vie et les annexes d’Hitler, ne sachant pas parler allemand et se sentant péteux en vue d’un colloque international imminent) se dit que sa place d’enseignant dans le supérieur est certainement due à une série d’accidents plus ou moins provoqués. J’appellerais cela les effets de la volonté douce. C’est exactement à cet endroit du livre qu’il se dit à peu près la chose suivante : plus je devenais laid, plus on semblait me reconnaître parmi le corps enseignant.
Cette assimilation de la réalité enseignante à la nature singulière de la laideur m’a énormément fait réfléchir. Je me suis dit que des principes accidentels (corporatisme sous-jacent, manque de franchise, incompétence qui ne se confesse pas etc.) pouvaient en effet conduire à des effets psychosomatiques et, donc, à des effets immédiatement transmis dans l’organisme humain. Trop d’activité enseignante finit par nous inculquer non pas un surplus de savoir mais un excédent de gâtisme physique. Malgré moi, et c’est ainsi malheureusement, je me suis infligé la laideur. Certes je dois reconnaître qu’il existe une laideur qui préexiste à toute activité professionnelle, cependant je dois aussi reconnaître qu’il est sage d’affirmer une laideur acquise. Les pires situations professionnelles d’un point de vue social ne sont pas les plus néfastes pour l’image et la santé globale de soi. Si je reformule ma pensée, j’obtiens ce cynisme : alors même que des professions passent pour déshonorantes auprès des femmes en dépit de la beauté de certains hommes qui s’y sont engagés, d’autres paraissent beaucoup plus éminentes en dépit du cortège de monstres physiques qui y sont associés. C’est en fonction de ce décalage entre les reflets du corps et les vérités de la santé spirituelle qu’on obtient de très mauvais assemblages : les belles femmes préfèrent les hommes qui jouissent d’un certain pouvoir alors que les plus laides s’entichent des hommes qui restent disponibles. Je ne dis pas que les beaux corps doivent s’accoupler avec d’autres beaux corps (c’est déjà le cas dans nos sociétés occidentales saturées par la tyrannie de l’image, mais il s’agit là d’un problème que nous ne pouvons pas discuter pour le moment bien qu’il représente la périphérie malade du problème central que je suis en train d’argumenter), je dis simplement que les hasards de l’amour sont viciés à la base par un effet collatéral d’inattention à « l’esthétique de l’existence » telle que la défendait Foucault.






Il me semble que, dans ces circonstances, la relation amoureuse devient une sorte de formule mathématique tout à fait démontrable. Le laid qui a du pouvoir fera toujours l’affaire de la belle ignorante qui cherche à se faire remarquer. Quant au bellâtre qui a du pouvoir, il se comporte régulièrement comme le parfait salaud. Et si vous êtes non seulement laid et sans sphère d’influence pour vous protéger, alors il ne vous reste plus qu’à faire un pari pascalien en choisissant le suicide – mais, de grâce, faites l’usage d’un suicide tapageur à dessein d’au moins faire en sorte que votre mort fasse parler d’elle ; devenez en somme un terroriste de vous-même qui n’entraîne pas les autres dans son décès mais qui réussit à leur faire peur au plus haut point. Moi, je me suis enlaidi en simulant l’ignorance de mon enlaidissement simplement parce que l’acquisition de la laideur m’a permis de monter à l’échelle du pouvoir universitaire. Mais j’en reviens afin de porter mon témoignage au monde. Ma plus grande victoire d’ancien beau devenu repoussant, ce serait d’instaurer un principe de vigilance pour tout ce qui concerne l’alliage néfaste des sciences sociales et du manque de considération d’une esthétique morale. Pourtant il existe dans l’histoire des idées une morale fondée sur les repères de l’esthétique disciplinaire ; nous devons ce chef-d’œuvre intellectuel à Etienne Souriau et son livre La couronne d’herbes.






Mon intuition ultime, c’est que nos sociétés industrielles à forte valeur ajoutée ne savent plus comment gérer la dilapidation des informations et des productions culturelles – en quoi je fais adhérence à une thèse déjà soulevée par le professeur Bouachiche à propos des mondes virtuels nés sous l’égide d’internet. Cependant je traduirais cette intuition par la perte de l’enthousiasme, un phénomène qui touche particulièrement les jeunes qui se mettent actuellement sur le chemin de la vie. Ce ne sont pas tant les jeunes qui souffrent du manque d’enthousiasme que leurs employeurs potentiels. La matérialisation des esprits, redoublée par un certain triomphe de la cupidité, a vaincu le principe de laïcité en substituant aux religions d’autres religions encore plus dangereuses (la pression sociale du milieu d’appartenance par exemple). Cette matérialisation des cerveaux encourage l’immobilité de l’élan vital. Il devient extrêmement difficile de procéder à un changement de classe sociale, c'est-à-dire à une mixité énergétique. La division des individus entre « bien nés » et « soumis », très française elle aussi, n’est que la reprise tacite des vieux réflexes de la féodalité médiévale. Aussi, la fluidification des énergies sociales se doit d’être le programme politique de demain. Le Parti politique qui voudra positivement se démarquer devra impérativement faire campagne sur le thème de l’enthousiasme et, si possible, mettre tout en pratique pour redonner à la vie politique un devoir d’exemplarité qui s’est complètement égaré.






Ma vie d’homme laid s’achèvera bientôt, d’homme volontairement laid devrais-je écrire, toutefois je me dis que cet acte de militantisme narratif aura une chance d’être lu et entendu par les esprits intelligents. Et ces esprits intelligents, suivant la définition que j’ai donnée, sont forcément des gens qui me sont actuellement opposés dans leur idéologie. Tout est désormais question de se déraciner de son ontologie professionnelle pour faire acte de réintégration globale du monde entier – n’agissez donc pas par pitié intéressée mais par compassion aperceptive. La notion d’enthousiasme, outre son premier sens grec ancien, fut reprise par Karl Jaspers. Ce dernier en fit le sentiment de la totalité du monde dans sa Psychologie des sentiments du monde, un livre qui n’est pas paru par hasard en 1919. Si bien que se poser des questions sur l’enthousiasme, c’est quelque part décréter une situation de vie au moins aussi grave que celle qui succéda à la Grande Guerre.





Cordialement à vous,




K. Deveureux

lundi 18 avril 2011

Nous irons pisser sur Jésus-Christ.



Les nombreuses controverses qui entourent le Piss Christ d’Andres Serrano nous tracassent. Nos lecteurs les plus assidus connaissent notre théorie sur l’archivage de la religiosité – la religion doit être empaquetée dans les cartons de l’Histoire. Il devient urgent d’abandonner les édifices du monde religieux en les soumettant aux lois naturelles. Si une politique de l’humanité veut se donner une chance d’être efficace, alors elle se doit de procéder à un glissement sémantique de ses promesses ; en d’autres termes, les attributs d’un monde meilleur n’ont aucune prise sur l’existence si on les rend efficaces uniquement sur la base d’un extra-territoire. Par conséquent, la territorialisation du politique procède nécessairement d’une éviction du religieux hors de la sphère publique, et même hors de toute sphère pour peu qu’elle soit humainement praticable. Le pape a donc le devoir de démissionner et d’emporter avec lui son administration fanatique. Les mésusages de la crédulité ont paradoxalement produit plus de mal qu’ils n’ont assouvi de bonté ; ce ne sont pas les attroupements des « Journées Mondiales de la Jeunesse » qui démentent notre propos. Il nous fait grand-peine, périodiquement, d’observer l’extension du territoire des brebis au détriment d’un espace pratique où les intelligences sont à l’aise. Autrement dit l’agrandissement de la crédulité religieuse implique un rétrécissement inquiétant de la raison sceptique. Comprenez qu’il est bon de douter provisoirement de tout avant d’adopter tel ou tel savoir. Or la religion a ceci de pernicieux qu’elle exige la consubstantialité des facultés de l’esprit avec le produit hasardeux de l’existence divine. Aussi, en fin de compte, la première preuve de l’existence de Dieu n’est ni un argument ontologique, ni une caution épistémologique, ce n’est que de l’incitation organisée à la crédulité, un commerce du savoir évanescent.




Par le passé, nous avons encouragé nos lecteurs à des actions fortes – tel que jeter les télévisions par les fenêtres, incinérer les œuvres de Walt Disney selon un principe de précaution mettant en jeu la stérilité sexuelle, etc., etc. Le temps est désormais venu de se rendre à l’Église pour jaunir l’eau des bénitiers. Personne ne peut plus nous parler de « maison de Dieu » à l’heure où les pouvoirs publics décident d’ériger un bâtiment religieux. En fait, un bâtiment religieux appartient à l’État, c’est donc qu’il s’agit moins d’une maison divine que d’une propriété privée qui s’octroie des tranches d’espace public. Les églises, les mosquées et les synagogues doivent impérativement être modifiées en fonction d’une rénovation du plan d’occupation des sols. Plutôt que d’accueillir diverses brebis malades de la tête, les édifices de la religion doivent être réhabilités en logements sociaux. La ville de Paris, par exemple, qui instancie de plus en plus les écarts outranciers entre riches bourgeois et pauvres hères, peut éventuellement commencer à montrer le chemin. Ce serait par ailleurs une manière sagace de combattre le terrorisme : si les monuments religieux deviennent des logements sociaux, alors les terroristes devront se trouver d’autres symboles, ce qui ne peut, à terme, qu’affaiblir leur crédibilité.




Nous irons prochainement pisser sur Jésus-Christ parce que nous jugeons cette action primordiale. Jésus en personne n’aurait pas condamné la « golden shower » à l’égard de son corps. Les trisomiques de la religion, comme les a déjà définis le professeur Bouachiche, sont des êtres très dangereux qui sont prêts à devenir violents pour une cause extraterritoriale. Ils sont si dangereux qu’ils ont recruté, nous l’avons vu, des trisomiques pathologiques, en leur vendant du bonheur et des exemples de vertu. Ces multiples dérives ralentissent le processus du progrès défendu par le vieil esprit des Lumières que nous essayons modestement de ressusciter. Pour autant, il n’est pas question de défendre unilatéralement le progrès, mais plutôt une instance du progrès fondée sur la formation de l’esprit scientifique telle qu’elle est thématisée par Gaston Bachelard. La religion est un obstacle épistémologique dont le dépassement, s’il se fait dans les règles, aboutira à d’excellents résultats. Transformer le Christ en pissotière altruiste concourt à la résolution de l’énigme religieuse, et par extension à l’archivage de la religiosité. Si l’homme s’est libéré de ses fers en contractant socialement, il lui serait quand même bienvenu de se libérer fermement des fers métaphysiques du religieux. L’éducation et l’avenir de nos enfants en dépendent.




Par métaphore, l’urine est la lymphe du Christ. Cette affirmation associative reste moins fantaisiste que le corps du Christ que les bigotes vont dévorer chaque fin de semaine. Rendons au Christ ce qui lui appartient en allant pisser sur ses tombes. Ce personnage de pacifisme a tant donné de sa personne qu’il est temps de lui renvoyer l’ascenseur de ses efforts inconsidérés. L’affranchissement des biens qui ne sont pas les nôtres (à savoir nos croyances les plus métaphysiquement ancrées) passe indubitablement par un retour de politesse envers ceux qui nous ont inculqué ces croyances. Chassez le prêtre qui loge en vous ! Allez à la selle en grimpant sur les bénitiers, ces vastes cuvettes de luxe. L’extrémité de ces comportements légèrement scato-morphes fera comprendre à l’opinion publique la nécessité de réaménager les lieux de la religion en commodités publiques. Pourquoi payer un euro pour se soulager alors que les églises abritent tant de petits coins inexploités ? Le paradoxe de cet aveuglement est si puissant que nous nous demandons comment les gens n’ont pas encore pu l’identifier. Il n’est que de se rendre autour du parvis de Notre Dame, dans ces restaurants médiocres aux prix pourtant élevés, pour questionner l’accès aux toilettes de ces établissements nourriciers. Les touristes, après de longues marches, ont souvent ingéré des quantités de liquides déshydratants. Le soir venant (ou le midi), ils aiment à se réunir autour d’une table pseudo-gastronomique pour dire, le plus candidement du monde : « J’ai mangé à Paris près de Notre Dame », et ce droit de manger leur donne le droit de se rendre aux toilettes pour expulser l’accumulation des liquides précédemment consommés. C’est d’ailleurs souvent l’envie pressante d’uriner qui détermine le choix d’un restaurant. Les professionnels du marketing connaissent l'occassion financière (que nous appelons avec force pédantisme la plouto-kairologie) des vessies fatiguées. Il suit de là trois conclusions frappantes bien que simplement raisonnées :




1/ Les monuments religieux payants ont parfois des toilettes mais, comme ils ont rarement de coin repas, il ne va pas de soi que l’on pénètre en ces lieux simplement par envie de faire pipi. Disons que le paiement du patrimoine équilibre le paiement des toilettes publiques afin d’éviter les agglutinations exagérées dans les WC des églises.


2/ Les restaurateurs ont tout intérêt, en conséquence, à ce que les édifices religieux demeurent payants ! En revanche, si les églises se transformaient en logements sociaux, le « prestige » des restaurants attenants faiblirait, et les chiffres d’affaire en souffriraient, ne serait-ce que parce qu’une institution métaphysique comme une église recouvre de son « aura » factice les pourtours du quartier où elle s’érige. On ne le voit que trop bien au Sacré-Cœur, proche de logements délabrés, mais dont les locations sont hors de prix parce que les propriétaires vendent de la métaphysiques aux locataires.




3/ Tout semble alors être question de spéculations immobilières, d’échanges de bons procédés. La religiosité est difficile à archiver parce qu’elle n’a pas encore réfléchi au « droit gratuit de faire pipi » ici ou là – disons plutôt là-bas qu’ici-bas, sous le regard de Dieu. La spéculation immobilière est une autre façon de créer de la métaphysique et de la crédulité. Les gens désirent, comme ils disent, « investir dans de la pierre », non pour que cela fluidifie les relations humaines, mais pour que cela fasse du profit quitte à saccager lesdites relations humaines. La gestion des patrimoines religieux fonctionne exactement sur le modèle de la spéculation immobilière, et ceci profite aux rayons d’influence de tous les cercles concentriques qui vont de l’épicentre d’un édifice religieux jusqu’aux extrémités de sa sphère potentielle de reconnaissance. Moralité : si vous allez pisser sur un Christ dans un quartier chic, votre peine devrait en principe être plus lourde que si vous le faites au pied d’un calvaire auvergnat. Dans un monde où même la croyance semble monnayer des formes d’alibi, le rééquilibrage ultime s’impose, donc il faut commencer au plus difficile, c'est-à-dire les repères des grands bigots. Vous verrez comme ils deviendront violents quand vous aurez rendu au Christ sa lymphe. Non parce que vous aurez en effet pissé sur un Christ, mais parce que vous aurez un moment ralenti le circuit financier que tout cela représente à leurs yeux. Dans cette perspective, il serait bon de monter une expédition urinaire à Lourdes afin de définitivement vérifier ce que nous disons. Nous y verrions, à notre avis, de belles confusions entre le droit public et le droit divin.




Professeurs Bouachiche, Deveureux.

dimanche 3 avril 2011

Politiques individuelle, siamoise, et capsulaire.


Mon cher Khalid Bouachiche,


Quand je contemple la végétation qui amorce son retour printanier, je me dis, comme vous, que peu d’hommes de notre époque sont encore capables de maintenir un projet de vie aussi ferme que l’intrépidité de la sève. On présente d’ordinaire la liberté humaine comme une distinction de praxis par rapport aux mouvements naturels qui composent l’univers. Ce que je peux faire, je peux d’abord le méditer ; or la nature ne médite rien, elle accomplit le projet de son élan vital tant que nous ne l’entravons pas. La séquence causale de la nature, en ce sens, représente le principe d’un continuum dont la persévérance s’établit selon le bien-être de l’environnement. En d’autres termes, la nature ne fait rien de trop. La forme que je distingue dans le nuage n’est que l’extrapolation de mon esprit ; il se pourrait donc que ce nuage, à l’instant où il se déploie en volutes géométriques variables, signifie quelque chose que mon intellect ne pourra jamais intégrer dans sa rationalité.

La liberté humaine se présente donc comme la possibilité de mettre un terme au mouvement naturel de notre « autre », bref de toute cette pulsion vitale qui ne fréquente pas notre front, notre poitrine et notre bas-ventre. Nous pouvons construire un moulin au bord d’une rivière ; mais nous pouvons aussi empoisonner les fleurs du voisin s’il prévoit de les offrir à la femme que nous convoitons et que de toute évidence il courtise de son propre chef. Cette sédimentation de la liberté en plusieurs cellules intentionnelles d'un même genre ne cesse de se perdre en chemin. Nous ne faisons plus rien pour notre bien parce que nous supposons que faire le mal nous apportera des biens véritables. En effet, il est logique de penser que la multiplication du mal ne pourra que nous aider à mieux identifier les restes de bien ou, si l’on préfère, les ultimes aspérités du bonheur.


La démocratie représentative que vous avez critiquée fonctionne exactement selon ce schéma : je dis d’abord tout le mal que je pense des gens qui sont mes concurrents avant de réfléchir mon propos réel, lequel se fondra dans la mascarade que vous avez si bien mise en scène (autrement dit : c’est l’idée même du bonheur qui est théâtralisée par l’homme politique qui s’imagine détenir la meilleure définition hédoniste du moment). Un candidat sera charismatique à condition d’avoir puissamment dénigré ses adversaires. L’objectif d’une campagne électorale, nous le savons, c’est d’aborder les grands problèmes en les épuisant de sorte à ce que l’herbe de la discussion ne puisse plus y repousser. Ces postures irrationnelles fonctionnent d’une part parce que le charisme est un argument évanescent qu’on ne peut pas mesurer, et d’autre part parce qu’il est malsain de vouloir maîtriser les thèmes d’un débat comme jadis on espérait devenir maîtres et possesseurs de la nature. Disons que la vieille figure de Descartes n’est jamais loin, sauf qu’on l’utilise assez faiblement. Reformuler sa rationalité pour mieux chercher la vérité dans les sciences, je suis d’accord, et je le suis d’autant plus si l’on se consacre ensuite à l’adoption d’une morale provisoire qui nous permettra, entre autres, de ne pas vouloir commencer par modifier l’état du monde sans que nous ne soyons certains de bénéficier d’une raison suffisamment armée et délicate pour y parvenir.

Ramené au problème que vous mettiez en exergue, ceci nous apprend que les démocraties représentatives sont peuplées de candidats politiques qui n’ont rien compris à la nature raisonnable de l’esprit, et ceci confirme que les personnages néo-totalitaires que sont Khadafi et Gbagbo illustrent à merveille les déviations fatales d’une morale dictée par le désir d’indiquer à la nature ce qu’elle doit faire. Je pars du principe qu’une masse d’individus qui fait peuple est un petit cosmos improvisé que l’on doit prendre au sérieux. Dans ces conditions, nous ne pouvons pas exiger de la masse qu’elle suive les lubies d’un seul être – l’homme politique doit immédiatement cesser de parler selon la théorie véritative du langage où tout ce qui s’énonce existe dès lors que c’est prononcé (l'Université française a beaucoup souffert de la véritativité linguistique de Mme. Précresse).


Partant de là, nous devons impérativement lutter contre la condensation du pouvoir. Pour ce faire, je propose une démocratie représentative qui élirait non plus un président mais un groupe de présidents. L’application de cette mesure n’est pas aussi complexe qu’elle n’en a l’air. Chaque parti politique pourrait présenter par exemple un groupe de cinq personnes, en l’occurrence cinq parties formant un tout que j’appellerais « capsule présidentielle ». Idéalement, les cinq parties de la capsule fonctionneraient de manière collective mais pour les besoins du corps nécessairement autonome de la capsule présidentielle. Cinq pilotes dans un même navire, cinq âmes dans un corps cinq fois plus raisonnable en principe. À cela s’ajoute évidement des « capsules ministérielles », et puis des capsules plus restreintes – mettons un binôme pour les mairies, les conseils généraux, les députations etc.

Nous pourrions par conséquent réformer tout le système gangréné des adjoints, des secrétaires de cabinet, des conseillers politiques, bref toutes ces instances qui court-circuitent la décision en divisant la discussion en plusieurs endroits où les gens ne peuvent pas s’entendre les uns les autres puisqu’ils sont effectivement à des lieux différents. Ceci signifie deux choses : 1. Que les capsules ont le devoir de chaque fois discuter ensemble des problèmes, ne serait-ce que parce qu'une capsule incomplète cesse d'être une capsule. 2. Que les adjoints, conseillers, secrétaires particuliers etc. ont le devoir de faire eux-mêmes capsules afin de fluidifier la communication entre les voix d’un même parti. On pourrait donc parler, à terme, de conception synaptique de la représentation politique : un cerveau politique en santé composé de plusieurs capsules identifiées qui communiquement bien entre elles.


Le peuple est inquiet et je le comprends. On lui demande de voter pour un candidat de plus en plus messianique compte tenu de la fragmentation des informations - l'état actuel du monde est dans l'expectative d'une ribambelle de Jésus, et ceci pour notre plus grande calamité. Ma théorie des capsules politiques, en mettant par exemple cinq visages souriants sur une affiche électorale, a de quoi réhabiliter le processus de la démocratie représentative. Ce serait une belle façon d’appliquer le multiculturalisme que l’on juge déficient.


Outre cela, la distribution du blâme et de l’éloge n’en serait que plus appropriée. Si une mauvaise décision politique à été prise par une capsule présidentielle et/ou locale, ou autre encore, la punition s’envisage non plus selon le fantasme du lynchage électoral mais sous l’angle du débat public. Un esprit mal tourné m’objecterait que c’est de la politique siamoise. Peut-être, mais personne ne viendra me reprocher de vouloir appliquer une politique redistributive quant à la manière d’éprouver les choix des différents élus. La division de la responsabilité dans toutes les parties d’une capsule devrait en principe favoriser la prise collective de conscience, et par là même pondérer les décisions les plus farfelues. D’autre part, pourquoi est-ce qu’une décision politique en démocratie représentative semble presque toujours mauvaise ? Parce que la décision d’un seul est par essence trop inconcevable par la masse d'une population qui sait maintenant manipuler les outils communicationnels de base. La simplicité de ce constat milite d’elle-même pour l’installation du système capsulaire.


Mes salutations cordiales,


K. Deveureux.

dimanche 20 mars 2011

Au théâtre ce soir.


Mon cher ami,

Les trois coups sont donnés. Le rideau va se lever. Facebook, Twitter et les blogs en tout genre sont en coulisses. Maquillés et fardés, les politiques s’échauffent la voix. Chut ! Le spectacle électoral va commencer.

Mesdames, Messieurs, existe-t-il une politique sans représentation ?


Cette question dispose d'un double sens, ou plutôt d'un sens désormais diffus. Un homme politique au sens large du terme est un élu qui représente les convictions et les idées de ses électeurs. Ce mécanisme de la démocratie restait jusqu'à présent la garantie du bon fonctionnement d'une nation. A l'heure d'aujourd'hui, il se trouve grippé par l'évolution d'une double machinerie en parallèle de celle que nous connaissons tous, à savoir le système électoral. Quel est donc ce concept qui rend cet appareil caduc ? Ne serait-ce point là le concept du représentant commercial ? Autrement dit, le concept de l'offre et la demande.


Dès lors que l'on consomme des idées préconçues du matin au soir, il est donc bien logique de concevoir notre président ou présidente comme le garant de notre confort de consommation. Mais plus qu'un garant, plus qu'un service après vente, on considère nos politiques comme un marchand de meuble qui favorisera et rendra pérenne notre bulle inconsciente de non-culture, à savoir notre ameublement mental soldé. Il est fort navrant de constater que le système de carte de fidélité mis en place par nos politiques a pour unique but d'asservir notre désir de consommer du pouvoir électoral, tout comme on évalue quotidiennement le niveau de notre pouvoir d'achat.

Aujourd’hui la politique n’a plus aucun sens, ou du moins elle a perdu définitivement les valeurs qu’elle croyait détenir. La moralité et l’engagement sont-ils encore valables ? Le courage de ses idées est une notion que nos chefs de gouvernements ne paraissent plus posséder. Ils se laissent attendrir dès l’instant où un fait divers larmoyant émeut le pays tout entier. Et hop ! On change de direction, puis l’on suit le courant impulsé par le banc de sardines que compose l’opinion publique. Du moins c'est ce que l'on cherche à nous faire croire. L'organe marketing que sont les think tank veille aux grains.


J’ambitionne vraiment de rendre hommage à Messieurs Mouammar K et Laurent G. Leurs actions sont condamnables, j’en conviens, mais leurs attitudes féroces qui consiste à s’accrocher à leurs semblants de restes de pouvoir se formule ici comme un véritable acte de courage politique. Cet acte de bravoure n'étant valable que dans le contexte politique actuel, ou devrais-je dire dans le contexte économique du moment. Ils n'ont jamais caché leurs intentions, si méprisables soient-elles, et en cela il est appréciable de voir que ces hommes n'ont jamais porté de masque électoral. Attention, mon propos n’est pas d’affirmer qu’une politique de la dictature est une bonne chose pour une nation ; j’évoque simplement le glissement qui s’est opéré entre la politique et le théâtre.


Prenons le président des Français pour exemple. Comparez simplement sa politique en début et en fin de mandat. Je n’ai jamais vu une girouette qui tourne aussi vite. On peut compter le nombre de tours via les remaniements ministériels et autres réformes inconséquentes en tout genre. Inconséquentes, ces réformes, dans le second degré du terme. Et dans le même temps, j’admire toutefois son courage, pour le coup véritablement politique, de maintenir en poste, et même de soutenir de façon indéfectible, certains de ses sbires ayant commis quelques dérapages. Toutefois, qu’il n’en vienne pas à se demander pourquoi la Marseillaise est sans cesse conspuée par des sifflements lors des événements nationaux importants.


La politique revendique ainsi un rôle de représentation de l’Etat, tout en laissant de côté l’intégrité de l’image relative à la représentation. Je dirais qu’à l’heure actuelle on est davantage chef d’Etat sur Facebook ou Twitter qu’à l’Elysée ou à la Maison Blanche. De nos jours, la démagogie est le seul axe honnête d'une politique. Marine L.P. a compris la tendance : sa bravoure ne réside pas dans le fait de proposer une soupe de lieux communs pour amasser des soutiens potentiels, mais dans la rigueur intemporelle de ses opinions. Je l'identifie de la même façon que cette phrase : « Aucun système ne pourra donner au peuple tout le raffinement souhaitable et pourtant vous me connaissez, je ne suis pas réactionnaire », tirée du film Le Charme Discret de la Bourgeoisie, de Luis Bunuel, au moment même où le personnage de Simone demande de pardonner à Maurice le chauffeur son manque d'éducation dû à sa condition. J'apporte ainsi toute ma considération à toute ligne politique qui, dans un contexte social mouvant, sait rester sur une ligne droite d'intégrité. L'intégrité ici se définit non au sens de la morale, mais au sens de la constance.


Ainsi, je soutiens parfaitement le parti d'extrême droite français pour sa conduite intègre quand il considère le peuple comme étant incapable de sortir de son marasme constellé de miasmes d'inculture, tout comme j’apporte mon commitment à la phrase brillante de Luis B. Il existe donc bien une frivolité politique introduite par un ensemble de personnages plus burlesques les uns que les autres. La Comedia dell'Arte de notre ami Silvio B., la tragédie grecque de notre ami Jintao H., le vaudeville de notre cousin Nicolas S., toutes ces figures ré-esthétisées vont maintenant tirer leurs révérences afin que le rideau puisse enfin se baisser sur la politique-théâtre-réalité de Marine L.P.

Politiquement vôtre

K.B

samedi 12 février 2011

L'Égypte, terre de jazz.


Mon cher collègue,

L’Égypte est jazzy, je n’ai pas peur de le dire. Pour une fois, je serai plus optimiste que vous même si mes conclusions finiront par rejoindre les vôtres. En fait nous sommes les artisans d’un dilemme : nos interprétations se prononcent différemment mais elles aboutissent à une chute analogue. La raison principale de ce pessimisme achevé est que dès lors que nous envisageons de parler de politique, nous devons accepter que notre choix ait lieu entre plusieurs mauvaises décisions disponibles. La politique a ceci de particulier qu’elle nous soumet le plus souvent des mauvaises décisions parmi lesquelles nous avons à effectuer un choix courageux et volontaire.

La direction d’un État implique toujours un coefficient d’accident dans la théorie de l’agir. Je ne peux pas faire en sorte d’éviter la faute politique à partir du moment où je ne suis pas à la tête d’un régime totalitaire conduit par la pensée unique. Le peuple démocratique est une instance qui intègre plus ou moins bien les accidents de ses représentants. Moubarak, qui ne fut pas le dirigeant d’un peuple démocratique, n’a pas pu faire en sorte que les accidents de sa politique puissent s’intégrer à l’énergie de son peuple. Autrement dit, Moubarak a joué une fausse note parce que sa politique anti-démocratique était pensée comme une composition, comme une harmonie préétablie. Son public ne lui a pas pardonné plusieurs de ses déviances, et à partir du moment où Moubarak a voulu improviser, il a été chassé parce que son peuple métamorphosé en démocratie n’a guère accepté une partition dans laquelle Moubarak n’a aucune compétence. Moubarak n’est pas un musicien de jazz ; il a payé en voulant improviser parce que tout le monde s’est aperçu qu’il était incapable de diriger l’élan vital de la musique. Le peuple égyptien a chanté le scat singing et Moubarak a voulu répondre par une mise en écho dont il ne saisissait rien. Lors même que l’espace public de l’Égypte reprenait les couleurs de la vie, Moubarak s’enfermait dans l’opacité du secret décisionnaire, dévalant ainsi les souterrains mortifères de la rigidité cadavérique d’une politique menée par une pulsion de mort.

L’Égypte est jazzy parce qu’une minorité a fait valoir son droit à la vie. Dans les champs de coton du Sud des États-Unis, à une époque pas si lointaine, les travailleurs acharnés intégraient leur différence en improvisant des chants dont les maîtres ne pipaient mot. La solitude des champs devenait ainsi l’occasion d’une collectivité du chant. Le jazz se perçoit comme un art mineur d’abord et avant tout parce qu’il est la réponse d’une minorité contre une majorité excédentaire et esclavagiste. Moubarak a été expatrié de ses certitudes par le chant mineur de la révolte populaire. La démocratie s’impose là où nous ne l’attendions plus, encore que cela, en fin de compte, ne soit pas très surprenant. Le monde occidental se nourrit du sang démocratiquement versé dans la mesure où il ne possède plus les réponses à ses propres tourments. C’est peut-être l’indice d’un indubitable recul démocratique dans nos pays où l’on part du principe que la démocratie est une valeur qui nous appartient depuis toujours. Je sens d’ailleurs des commentaires de plus en plus gênés dans nos sociétés industrialisées ainsi que l’aveu sous-jacent de l’impuissance impérialiste : on s’étonne de ce qu’une politique puisse avoir été renversée dans le monde arabe car nous savons que nos peuples capitalistes ont épuisé leurs forces vives dans la poursuite extrêmement harassante du fantasme monétaire propre à tout aspirant épargnant. L’accumulation des richesses personnelles fabrique de la force individuelle mais elle expulse dans le même temps la condition de possibilité d’une cohérence de groupe. Les pays capitalistes vivent dans la méfiance d’autrui parce que tout autre est perçu comme le concurrent. La concurrence commence à l’école et elle se termine dans les hôpitaux. Or je crois que la démocratie n’est pas un dû que l’on prétexte universellement ; la démocratie se teste et s’expérimente sans arrêt, ce que les pays d’Occident ne font plus dans la mesure où les erreurs à la fois individuelles et collectives sont réprouvées selon le principe du « perfect people with a perfect body» qui simplifie horriblement l’élan vital.

Pour que l’Égypte et la Tunisie restent jazzy, il leur faut se détourner des tentations occidentalistes. Nous sommes déjà les témoins de plusieurs tentatives d’inféodation de l’Occident dans le monde arabe. La télévision veut s’emparer de ces révoltes pour les faire siennes. Nous voudrions insuffler à ces peuples nouvellement constitués en forces démocratiques nos idées fallacieuses de liberté individuelle alors même qu’ils viennent d’élaborer un organe de liberté collective. Alors je vais essayer de convaincre les lecteurs des mondes arabes en finissant par leur exposer notre conception occidentale de la liberté. Comme vous, je vais développer un exemple et je laisserai à chacun le soin de se faire son propre commentaire.

Hier soir, donc, je me reposais d’une journée d’enseignement devant mon poste de télévision que j’avais pris soin de retourner – en effet, je me suis aperçu qu’en retournant le poste de télévision, je bénéficiais de la radio. J’écoutais donc le bulletin de nouvelles sur une chaîne d’informations en continu, et j’y apprenais l’heureux dénouement provisoire de l’Égypte, pensant ainsi à une allure jazzy de ce peuple soulevé. J’écoutais cela pendant environ une dizaine de minutes. Ensuite, ce fut le moment du bulletin de publicités, typique de la radio qui ne cesse de consteller les chansons avec des slogans ridicules. La première publicité vantait les mérites du serveur multimédia Free (Free.fr). Personne n’ignore que « Free » signifie « libre » en anglais. La publicité se terminait ainsi, ou à peu près en ces termes : « Avec Free, j’ai tout ce que je veux, quand je veux ». Je me disais que c’était particulièrement savoureux de nous avoir cassé les oreilles toute la soirée avec la « révolution » égyptienne pour ensuite nous passer une publicité absolument révélatrice de notre faiblesse occidentale. Pour un partisan de l’occidentalisme, la liberté consiste donc à jouir d’un accès à la télévision, assorti d’un accès téléphonique qui permet de bénéficier d’internet. Le slogan de la publicité le dit, or nous savons pertinemment que les slogans sont pensés en fonction du degré de croyance qu’on va leur apporter. Je pense sincèrement que l’Occident vit selon cette conception factice de la liberté. Ce qui fait que je pense que les peuples arabes auront une meilleure démocratie que la nôtre s’ils ne se laissent pas anesthésier localement par des sources artificielles de liberté. La vraie liberté consiste à expérimenter tandis que la fausse consiste à croire qu’on participe d’une action par la simple faculté digitale d’appuyer sur la télécommande pour changer de programme de télévision. Vous l’avez dit, rien de grand ne se fera plus en histoire tant que la télévision régnera. Je le redis ici dans une perspective hégélienne, mais ça ne change rien au problème. Relisons Hegel, et faisons-le correctement ; c’est davantage par lui que par Marx que nous pourrons éventuellement intervenir sur notre histoire occidentale.

Bien cordialement à vous,

K. Deveureux