mardi 5 octobre 2010

Il y a longtemps que nous aimons Philippe Claudel et que nous détestons Beigbeder.


Chers lecteurs,

Autant nous avions émis des critiques sévères envers Ariane Fornia – et plus spécifiquement sur ce dont « elle est le nom » au sens où Badiou pose la question pour Nicolas Sarkozy –, autant nous ressentons le devoir moral de nous attarder davantage sur le cas d’un écrivain qui, à défaut de pouvoir encore se réfugier derrière un degré certain d’incertitude, déchire le paysage littéraire français. Cela veut dire que mademoiselle Fornia est éligible dans la critique lorsqu’elle admet humblement s’essayer à la constitution d’une œuvre, ce qui revient à dire qu’elle est provisoirement sauvée, contrairement à celui que nous ne pouvons même pas appeler son homologue tant il se situe au plus faible niveau de la nervosité créative. Nous voulons donc prendre de notre temps pour remettre à sa juste place Frédéric Beigbeder – nous entendons la justesse de sa place dans son acceptation purement morale : l’éthique ancienne, dont la contribution d’Aristote a livré de bien belles pages, stipule que la finalité des individus s’exprime par le déploiement des dons naturels, que ces derniers soient pour faire de la politique ou soulever des pierres; par conséquent la justesse est atteinte quand la fonction de chaque individu s’accorde avec l’ordre de la nature cosmique – l’individu s’est éloigné des extrêmes de la démesure afin de trouver son milieu naturel, ou pour ainsi dire sa plus haute vertu. Le cas de figure de Beigbeder est très intéressant puisque l’auteur injustement consacré abuse de la démesure depuis presque toujours : il est dans une croyance de vertu alors même qu’il passe d’un extrême à l’autre, sans autre argument d’existence que celui d’un arrivisme décomplexé, situation commune à tout personnage en quête d’un peu de révolution dans un système qu’il soutient malgré lui. La rebéllocratie a de quoi prétendre à l’immortalité. C’est précisément parce qu’elle est kratos qu’elle échoue à fonder sa crédibilité.

Beigbeder a récemment publié dans Le Figaro Magazine une chronique lapidaire (comme tout ce qu’il fait faute d’avoir véritablement quelque chose à développer) qui se donne pour noble mission d’être une didactique du roman. En d’autres termes, en s’attaquant au romancier Philippe Claudel, le très professoral Beigbeder indique les erreurs « classiques » qui feraient qu’on raterait nécessairement l’écriture de son roman – et qui font nécessairement que Claudel aurait raté le sien avec brio. Le frivole Beigbeder inventorie sept points à éviter, sept points que nous voulons successivement discuter en réunissant leur contenu en cinq parties complémentaires (comprenez ainsi que Beigbeder se répète au moins deux fois malgré son allure d'homme pressé) :

1/ Apparemment, point crucial, Claudel aurait manqué la vocation typique du romancier du seul fait qu’il est professeur de lettres. Il suit de là qu’une didactique chercherait à s’opposer à une autre, fruit d’une querelle mise sur le tapis par Beigbeder, puisque celui-ci propose sept leçons providentielles pour se sortir des grands défauts littéraires. Conclusion : le romancier se doit d’être indépendant des règles les plus formelles, complètement autonome, faisant toujours confiance à la fécondité de son égo – on aurait alors tellement espéré que Beigbeder aille plus loin dans sa démonstration, qu’il contacte le rédacteur du Figaro Magazine à dessein d’augmenter son espace argumentatif et typographique. En conformité avec ce qui précède, avec l’intention formelle de Beigbeder, on lui conseillera donc comme lecture fondamentale La critique de la faculté de juger de Kant. Il y apprendra deux choses : que l’antinomie du goût pose les jalons d’une discussion en toutes choses de l’art en dépassant les apories du « j’aime / j’aime pas » binaire, et que les paragraphes consacrés au génie ne posent pas que la génialité fait rupture avec les œuvres potentiellement moins réussies. Au contraire, le génie kantien organise un surplus de communication en schématisant les confusions qui feraient que le public se situerait encore dans la confusion du « j’aime » et du « j’aime pas », visiblement le mode de réflexion choisi par Beigbeder – je n’aime pas que Claudel soit professeur de lettres, donc je pars de ce principe apodictique qu’il aurait usurpé sa fonction naturelle de romancier. Si nous retournons l’argument à la biographie de Beigbeder, nous obtenons que son milieu bourgeois l’aura naturellement propulsé vers ce coefficient d’indépendance où seul le talent naturel s’exprime, détaché de toute contrainte, et absolument certain de réussir chacune de ses entreprises livresques. Or Beigbeder serait bien aise d’apprendre que même le génie de Kant n’est nullement dispensé de recommencer et de retravailler son ouvrage, bref que le génie est quand même un travailleur acharné qui prend en considération la supériorité de la beauté naturelle avant de venir faire le petit prétentieux sur l’œuvre de ses confrères. À la limite, si le piètre auteur et chroniqueur désirait embaucher un avocat, il pourrait trouver de la matière dans les formules tapageuses d’un Vauvenargues. Résultat sans appel, par conséquent : selon Beigbeder, même Daniel Pennac et Philip Roth ont raté leurs romans. Que dira-t-on si, dans deux jours, Roth obtient le Nobel de Littérature ? On souhaitera ardemment voir Beigbeder monter au créneau.


2/ Le deuxième argument subodore que Claudel aurait eu la tentation de devenir oisif après la réception d’un prix littéraire. Cet argument se complète avec le troisième qui dit rigoureusement la même chose par rapport au succès du film Il y a longtemps que je t’aime, primé par un César. Si nous en croyons Beigbeder dont l’existence a été si grandement dissolue (tout le monde connaît son ascension absolument méritocratique), le film de Claudel « dégoulinerait de bons sentiments ». Voilà spécifiquement un monsieur qui ne connaît rien au sujet de ce dont il tente de parler en assénant les bonnes leçons, en l’occurrence du milieu carcéral et de ses périphéries qui était le sujet principal du film ci-devant accusé. Il est pourtant notoire que bon nombre de connaisseurs et de fonctionnaires du milieu carcéral ont approuvé le traitement limpide et pudique de Claudel, qui n’a pas cherché à déborder la conscience du spectateur, mais qui a plutôt préféré cueillir une émotion quitte à la restreindre à un quotidien malheureusement beaucoup partagé – chose que ne saurait connaître Beigbeder puisque ses petites virées « illicites » sont loin de représenter une maxime de l’action fondamentalement morale (on le renverra ici aux Fondements de la métaphysique des mœurs – encore Kant ! À croire, donc, que Beigbeder aurait de sérieux problèmes avec la moralité et sa manière de se constituer des lois, surtout des lois qui exigent des exceptions uniquement pour soi).


3/ Il suit de là que Beigbeder s’enlise dans la contradiction. Il affirme ensuite que Claudel aurait choisi pour son roman L’enquête un sujet auquel il ne connaît rien. On repère ici le priapisme de l’égo dont souffre Beigbeder, c'est-à-dire qu’il soutient explicitement cette théorie obsolète qui prétend que toute émotion d’artiste est chaque fois connectée à l’idée qui lui correspond en perfection; autrement dit il défend que l’authenticité véritable consiste en une recension maladive des expériences de sa petite vie, et rien que de ces expériences particulières et subjectivées à l’envi. Dommage pour Beigbeder mais il semble que pas mal de monde se moque des tribulations d’un arriviste petit-bourgeois, ou du moins que sa littérature pseudo-séditieuse tombera dans l’oubli aussi promptement que ses manières d’exister sur l’espace public. Car du seul point de vue sociologique, Philippe Claudel, par son premier métier d’enseignant, est sûrement plus utile qu’un Beigbeder gesticulant à tort et à travers des absurdités qui ne se soutiennent pas elles-mêmes – ou alors qui sont soutenues par quelques médias corrompus et plusieurs consciences malades, ou plutôt par plusieurs consciences qui admirent Beigbeder dans l’espérance de lui ressembler un jour, ce qui est extrêmement grave.


4/ La suite de la critique non kantienne de Beigbeder tient lieu de spéculation psychanalytique : Claudel se prendrait pour Buzzati. La puissance de l’argument est si renversante qu’on ne voit pas, au premier abord, comment répondre à une telle surbrillance. Apparemment, à supposer que Beigbeder ait construit sa chronique comme un Traité pour réussir son roman, il adjoint à sa psychanalyse d’emprunt le fait que Claudel aurait échoué à travailler ses personnages puisque les personnages en question ne portent pas de noms – ils ne sont que des substantifs. Ceci suffirait à dire que Claudel a taillé des personnages unidimensionnels, ce qui est, convenons-en, très faible. Retraduit dans le langage de Beigbeder, on obtient ceci : tout roman potentiel qui n’est pas celui de Claudel sera supérieur au roman prétendument raté de Claudel en cela que ses personnages auront une identité administrative, qu’il connaîtra son sujet dans les moindre détails (Proust, on le sait bien, connaissait parfaitement l’essence de la jalousie vu la qualité de ses relations sociales…), et surtout qu’il ne sera pas écrit par un pauvre professeur de lettres qui « nous prend pour des cancres ». Encore une fois, sur la seule identité des personnages, il faudrait renvoyer Beigbeder dans un cours de philosophie de la littérature : la lecture attentive du problème de l’identité chez John Locke devrait lui apprendre que le versant administratif n’est probablement pas un critère décisif pour parler de quelqu’un en nature et en épaisseur. Mais cela vient probablement du fait que Beigbeder applique une morale antique (au sens exigu puisque L’Éthique à Nicomaque introduit la notion de prudence qui ouvre à une conception de l’égalité plus fine) alors que Claudel ne prétend appliquer aucune moralité, ni faire la morale, et encore moins la leçon, ce qui nous laisse penser qu’il exemplifie assez allègrement le modèle de la moralité kantienne. Soit : Beigbeder nous ennuie dans son essai d’omnipotence tandis que Claudel fait de la morale en dormant, ce qui est tout de même beaucoup plus noble.


5/ Enfin, le meilleur, Beigbeder nous offre une sentence sur la littérature engagée, sur le fait que Claudel se serait cru investi d’une mission et que cela serait tombé à l’eau à cause d’un trop plein d’ostentation. Décidément ce Beigbeder est génial dans sa capacité d’autodestruction : croit-il que nous ne comprenons pas en quoi sa littérature est une excroissance de son égo qui espère par là même reformuler l’unidimensionnalité dont il n’a toujours pas guéri le moindre stigmate ? Le comble de sa vulgarité a probablement résidé dans la mise en scène du drame du 11 septembre 2001 : nous ne doutons pas que Beigbeder connaissait quelque chose de son sujet… Pourtant des critiques largement moins gentils que nous auraient apprécié que Beigbeder se trouvât effectivement dans les tours ce jour-là. Nous souhaiterions donc, à l’avenir, davantage de consistance dans les DRH des magazines culturels. Remplacer Beigbeder par Claudel serait un commencement bienvenu.

En vous priant, si possible, de faire relayer ce message le plus largement, ne serait-ce que dans une volonté de rendre plus salubre le paysage littéraire français. Car, dans le fond, notre intention est d’alarmer sur l’existence et la prolifération des gens comme Beigbeder dans notre paysage culturel en général. Et aussi, de manière partisane, parce qu’il y a longtemps que nous aimons Philippe Claudel.

Bien cordialement à vous,

Professeurs Bouachiche, Deveureux.

5 commentaires:

Unknown a dit…

c'est très bien de défendre un copain, mais Beigberger ne mérite pas qu'on lui fasse l'honneur de s'occuper de lui.

Unknown a dit…

Très bien, vous avez raison de soutenir votre copain que je ne connais pas d'ailleurs. Bon, mais vraiment vous faites trop d'honneur à Beigberger en vous occupant de lui.``

Charlus

Messieurs Bouachiche / Deveureux. a dit…

Nous vous remercions de votre participation. L'argument du manque d'honneur de Beigbeder est valable mais, de temps en temps, il est vraiment utile d'entreprendre quelques remises à niveau.

Cordialement à vous.

cafaristeir a dit…

Merci de défendre Claudel ! Mr. Beigbeder a-t-il fait mieux ?

Lili Galipette a dit…

Bavo et merci pour cette remise de points sur les i!
J'ai achevé hier la lecture de L'Enquête. Une réussite!